En 2015, jeune étudiant en cinéma, j’ai eu à faire un exposé sur Old Boy de Park Chan Wook.
Pendant cet exposé, j’ai cité Hannah Arendt et fait une comparaison avec sa théorie de la banalisation du mal. C’était pas du tout à propos et mon exposé a été un fiasco.
Retour en 2026, où, revanchard que je suis, je vais vous parler d’Hannah Arendt et de cette même théorie. Personne ne pourra me mettre de note, mais je suis sûr d’être plus cohérent cette fois-ci.
De temps en temps, je trouve qu’on y perd à lire les résumés des films. Dans le cas de La Zone d’intérêt par exemple.
Dès les premières minutes, on découvre une jolie famille, bien allemande, dans un décor estival un peu image d’Épinal. Barbotant dans l’eau et vaquant à des activités de pique-nique et de ramassage de mûres, une belle après-midi de vacances. Mais très vite on voit la famille repartir dans des voitures noires des années 40, très marquées visuellement dans l’imaginaire historique et politique. Quand on arrive à leur maison, un personnage qui sera constant dans le film prend place dans la narration : un bruit de fond permanent, alternant vibrations et éclats ou cris ponctuels, comme une zone d’activité qui tourne à fort régime pas très loin. La nuit passe et l’on découvre à côté de quoi la maison de cette famille est placée, un camp de concentration.
Ce film raconte une partie de l’histoire du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau et de Rudolf Höss et sa famille. Höss est l’ingénieur partiel de la « solution finale » et de l’extermination de plus de 320 000 Juifs, Tziganes et déportés politiques durant la Seconde Guerre mondiale. On y voit le quotidien de cet homme et de sa famille mais uniquement en dehors de ses fonctions à l’intérieur du camp. On le verra célébrer son anniversaire, profiter d’une promenade à cheval ou passer du temps avec ses enfants, mais à aucun moment nous ne rentrerons dans le camp. À aucun moment. La narration restera toujours extérieure, en surface de cette atrocité, et ce malgré son omniprésence. C’est là tout le propos du film.

À l’inverse du film Le Fils de Saul (László Nemes, 2015) qui montrait la réalité des camps en gardant quasi entièrement la caméra braquée sur son personnage, ce qui accentuait l’immersion du spectateur malgré le hors-champ, La Zone d’intérêt passera la majorité du film à ne pas montrer les camps. Ceux-ci n’étant filmés que parce qu’ils dépassent des murs d’enceinte du jardin familial. Ils sont aussi présentés sous la forme d’un bruit de fond permanent ou de lumières qui viennent illuminer la nuit. Certains personnages expriment aussi cette présence par leur dégout provoqué par l’odeur rejetée par les chambres à gaz et les fours de crémation. Chaque personnage fait fi de cet environnement, et ce malgré les rappels incessants de cette situation absurde et horrifique. Les virées en kayak sont raccourcies par la présence de restes humains dans l’eau, les balades à cheval sont troublées par la rencontre de travailleurs juifs sous le joug de gardiens, et puis j’y reviens mais le bruit des camps est omniprésent.
Récompensés à de nombreuses reprises, Johnnie Burn et Tarn Willers sont les concepteurs et ingénieurs du son de ce film. La caméra a beau montrer en arrière-plan les cheminées dépassantes ou les miradors derrière les fourrés, la présence permanente du camp se fait par l’intermédiaire d’une ambiance sonore déposée sur chaque situation, comme une couche de cendres. La moindre conversation dans le jardin, aussi joviale soit-elle, est ponctuée de coups de feu, de râles humains ou d’aboiements de chiens. Cette ambiance accentue le regard aveuglé ou détourné de certains personnages qui semblent faire fi de leur environnement, on verra d’ailleurs qu’ils considèrent même cet environnement comme épanouissant et idéalisé !
Il est important de rappeler que malgré tout, Jonathan Glazer est en premier lieu diplômé en décors de théâtre et cela se perçoit tant dans la conception des décors que dans ses prises de vue. L’univers entier de la maison et principalement du jardin peut être vu comme une scène de théâtre, les différents travellings le long du jardin aplanissent l’espace et font ressentir cela, tout autant que la façon que le réalisateur a de marquer chaque décor (la chambre, la cuisine, le jardin, la roseraie…). Ces lieux de vie laissent voir l’éducation théâtrale de Jonathan Glazer.
C’est lui qui est d’ailleurs le réalisateur d’Under the Skin sorti en 2013, qui mettait en scène Scarlett Johansson dans le rôle d’un alien-« sirène », dragueur-dévoreur je veux dire. Ce film au-delà de sa plastique et de son fantastique comporte, me semble t’il, un sous-texte sur la condition féminine et le rapport des hommes au corps féminin. La Zone d’intérêt pose quant à lui la question de l’aveuglement volontaire des personnages du film.
Comme le supposait Hannah Arendt avec sa théorie de la banalisation du mal à propos d’Eichmann, le personnage d’Hoss ne se perçoit pas comme un tortionnaire accompli dans l’extermination d’un groupe humain, mais plutôt comme un employé/ouvrier engagé dans son travail tant pour sa propre satisfaction personnelle que pour celle de ses responsables directs. Le film sous-entend constamment ce propos, tant par le regard froid qu’il porte sur son environnement que par la façon qu’ont ses enfants de jouer parfois avec les propos qu’ils peuvent entendre de la part de soldats nazis pour ensuite les remettre en scène dans leurs jeux de soldats de plomb.
Le personnage d’Hedwig Höss, contrairement aux autres, semble beaucoup moins aveugle à son environnement. Au-delà de son désir de ne pas déménager lors de la mutation de son mari, on sent un rejet des critiques qui lui sont apportées par sa mère. Sa mère qui dans un premier temps est réjouie par la situation de sa fille, puis qui est horrifiée par la lumière et l’odeur des cheminées du camp qui laissent voir toute l’horreur cachée derrière les murs du jardin. Elle décidera de fuir pendant la nuit cet environnement sordide et laissera un mot à sa fille, que cette dernière s’empressera de jeter après l’avoir lu.
Quand on sait que dans la réalité Hedwig Höss a trahie son mari en renseignant les services de police à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on comprend malgré tout la préférence que cette femme peut avoir pour sa propre situation plutôt que pour tout le reste.

Petit propos rapide sur les deux acteurs principaux. Christian Friedel, que l’on peut retrouver dans Poulet aux prunes (M. Satrapi, V. Paronnaud, 2011) ou dans Le Ruban blanc (M. Haneke, 2009) et Sandra Hüller qui tient quant à elle le rôle principal d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (2023). Ces deux acteurs qui portent le film par leur froideur crue, n’ont d’ailleurs eu que très peu de direction d’acteurs, les caméras étant toutes installées dans la maison et tournaient en continu sans trop d’interventions du réalisateur, ceci laissant cours à une part majeure d’improvisation des acteurs.
En définitive, ce film est une vraie démonstration de l’horreur des camps de concentration et de la cruauté aveugle des nazis. Il est difficile de nos jours de sortir un film sur cette période de l’histoire tant il y en a eu, sous tant d’axes.
Mais par les temps qui courent il est important de rappeler l’horreur du fascisme. Le film laisse penser qu’un fasciste ne ressemble pas forcément à un grand méchant loup tex-averien, mais qu’il peut aussi être simplement un technocrate motivé par une tâche. Dans notre époque où le fascisme change de forme et de visage, il est important de regarder les traits qui le caractérisent quel que soit son uniforme.
Merci à Hannah Arendt pour sa réintervention dans mes écrits, j’espère m’en être mieux sorti. Je tire d’ailleurs ma révérence à ces auteurs qui ont su approcher des tabous douloureux comme celui-ci, quitte à devoir affronter haine et colère, pour faire avancer l’humanité et sa pensée.

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