Singe Studio

J'ai coupé Insta, bienvenue dans ma tête. Petit recueil de pensées sur le cinéma, la musique, la culture et l'actu !

  • Le vent se lève (Ken Loach, 2006)

    Les guérillas m’ont toujours fasciné. Plus précisément, les causes indépendantistes m’ont toujours fasciné. De la Palestine à Taïwan, de la Corse aux FARC, de l’Algérie à l’Irlande, j’ai toujours été passionné par ces quêtes d’indépendance, ces forces résilientes qui ne demandent que l’autodétermination.
    Souvent, la lutte armée est la partie visible de ces groupes, mais à l’instar des combattants kurdes, de profondes réflexions de société sont aussi au cœur de ces luttes. Des mesures sociales, antiracistes, féministes sont souvent mises en place en vue du lendemain de ces combats. Combats qui, d’ailleurs, n’ont pas toujours réussi à voir le jour se lever.
    J’ai lu, écouté et vu beaucoup de choses à propos de ces différentes luttes armées, et ce qui en ressort, c’est que bien souvent, ton ennemi a pu être ton frère.

    Le Vent se lève est un film magnifique sur une partie bien précise de la lutte indépendantiste irlandaise. Il est plutôt difficile d’en résumer toute l’histoire, donc je vous renvoie à cette très bonne vidéo pour s’en charger à ma place. Concentrons-nous sur le film, voulez-vous.

    Le film raconte l’histoire d’une bande d’amis, et plus précisément celle de Damien, jeune médecin qui décide de renoncer à ses études pour rejoindre la lutte armée suite au meurtre d’un ami proche par des soldats anglais, ainsi qu’à une humiliation commise par ces mêmes soldats dont il est témoin. Fait de bric et de broc, un groupe se constitue. Damien, ayant rejoint ses rangs, enchaîne débats et embuscades, jusqu’à retrouver des amis face au canon de son arme.

    Ken Loach, réalisateur très marqué politiquement à gauche, s’empare du sujet irlandais et met en scène brillamment un jeune et fougueux Cillian Murphy, déjà bien installé dans le cinéma britannique, ainsi qu’un Liam Cunningham qui campe un rôle plus calme, mais pas moins engagé.

    Pour la petite histoire, le titre original du film est The Wind That Shakes the Barley, le nom d’une ballade/poème de Robert Dwyer Joyce, publié en 1861, parle d’un homme qui doit choisir entre la lutte armée irlandaise et l’amour d’une femme. Dans le poème, l’Angleterre décidera à sa place.

    Je cite Wikipédia :
    « La référence à l’orge dans le poème provient du fait que les rebelles irlandais emportaient souvent de l’orge dans leurs poches comme provisions lorsqu’ils marchaient. Cela a donné naissance au phénomène post-rébellion de la poussée d’orge, marquant ainsi les Croppy-holes, multitude de tombes sans nom dans lesquelles étaient jetés les rebelles massacrés, symbolisant la nature régénératrice de la résistance irlandaise au pouvoir britannique. »

    Le film s’intéresse, au-delà de la question indépendantiste, aux luttes internes qui ont façonné l’histoire de l’IRA, et à la manière dont, à l’échelle locale, des voisinages entiers se sont déchirés. Les différentes oppositions entre les personnages et leurs morts respectives sont sincèrement touchantes et d’une grande justesse dans leur mise en scène.

    Il traite aussi de la prise du maquis par des badauds gagnés par la colère à force d’humiliations subies, de la conscience politique naissante d’une nation cherchant son indépendance face à un Empire britannique qui, de toutes parts, se retrouve à devoir conserver ses colonies.

    J’aimerais également vous renvoyer vers Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978) pour la question des frères traumatisés ; vers Hunger de Steve McQueen (2008), parce que le conflit ne s’est pas arrêté à l’autodétermination irlandaise ; et vers ’71 de Yann Demange (2014), parce que c’est rigolo comme film.

    Je tiens aussi à revenir un instant sur Cillian Murphy. La récupération politique et culturelle de Peaky Blinders à des fins masculinistes ou identitaires est ridicule et démontre bien que certains ne prennent que ce qu’ils veulent dans les séries — pas vrai, Scarface ? Tommy et ses frères sont des Gitans antiracistes. Ils sont des vétérans d’une guerre qui les hantent, combattue pour un pays qui ne leur rendra jamais leur engagement. Ne vous arrêtez pas au simple style béret/cravate et interrogez-vous un peu sur le fond des personnages.

    Je finirai sur deux petits faits.

    Le premier, c’est cette citation du film :
    « J’espère que l’Irlande que l’on défend en vaut la peine. »
    L’Irlande est l’un des derniers bastions rouges d’Europe. J’espère qu’ils le resteront, et je suis prêt à me battre avec McGregor le facho s’il le faut. Je perdrai sûrement, mais qu’en dira-t-on ?

    Deuxièmement, on oublie trop souvent la place des femmes dans les conflits armés : qu’elles soient combattantes, en soutien logistique, ou simplement en train de tenter de conserver le peu d’humanité de sociétés qui s’effondrent, en étant des sœurs, des mères ou des épouses. Une société existe à partir de deux personnes.

  • Les 400 coups (François Truffaut, 1959)

    Il est bien tard dans ma vie de jeune cinéphile pour voir Les 400 coups, mais je pense que chaque cinéphile qui se respecte a une liste insurmontable de classiques non vus, et qu’il faut apprendre à vivre avec. Cela dit, ça fait un de moins pour moi.

    Le film raconte une partie de l’enfance d’Antoine Doinel, un jeune Parisien d’une douzaine d’années qui, entre ses difficultés à l’école et son climat familial compliqué, commencera à faire de plus en plus de bêtises, jusqu’à la bêtise de trop qui l’emmènera en centre de rééducation.

    Premier film de Truffaut et deuxième de Jean-Pierre Léaud, ce film est un étendard de la Nouvelle Vague française. Connu notamment pour son regard caméra final devenu cultissime, il raconte une certaine époque, celle de nos parents (ou presque, les miens étant nés autour de 1959-1960).

    Ce qui est le plus intéressant, au-delà des diverses tentatives d’anticonformisme filmique comme le générique de fin placé au début, c’est l’intérêt documentaire du film. Déjà à l’époque, j’imagine qu’il devait être marquant pour montrer l’envers des classes aux spectateurs : ce monde un peu invisibilisé de l’école, entre rigueur et humiliations. Il raconte aussi les premières envies de liberté d’enfants qui ne trouvent pas leur place, dans une époque d’après-guerre et de boom économique et artistique.
    Même aujourd’hui, ce film reste un document d’époque important, au-delà de sa narration : le son des rues, les visages des classes populaires, l’intérieur des maisons bourgeoises comme des appartements de dernier étage, mais aussi le parler de l’époque, créent une immersion bien plus crue que dans les films de la décennie précédente, où les dialoguistes étaient légion.

    Le film, semblable par moments à Zazie dans le métro de Louis Malle (1960), est proche des enfants, à leur niveau. Il leur donne une voix et une compréhension du monde plus maligne qu’on ne pourrait le croire. Par ailleurs, l’amitié qui se développe entre les deux garçons donne à voir un monde qui leur est propre, avec ses lois et ses comportements, bien que très axés sur un mimétisme des adultes. Délaissant des familles négligentes, peu aimantes ou souvent hypocrites, un monde nouveau s’offre aux deux compères, qui paieront le prix de leur soif de liberté et d’indépendance.

    Le film n’a pas de vocation autobiographique selon Truffaut, même s’il est permis de penser qu’il ait dit cela pour ne pas faire de mal à ses parents. Pourtant, quand on traine un peu sur la biographie de Truffaut, on y voir des traits étrangement similaires entre les mots « prison » et « vol de machine à écrire ». Cela dit,l’intérêt d’Antoine pour la littérature et son manque de discipline laissent penser à une personnalité plutôt artistique. La question de sa juste place au sein d’une école si rigoriste se pose alors. La conversation avec la psychologue semble bien montrer que ce jeune garçon n’est pas « abîmé », mais qu’il est surtout le fruit d’un environnement peu bienveillant.

    Pour en revenir à l’inscription du film dans son courant, il est vrai que certains aspects visuels ou sonores, au-delà de la narration, l’ancrent pleinement dans les pratiques de la Nouvelle Vague. Cela dit, la carrière future de Truffaut montrera des productions beaucoup plus poussées dans leurs choix de mise en scène et d’images. Le casting, comportant de nombreux acteurs et réalisateurs en figurants, laisse malgré tout penser que le cinéaste est déjà bien entouré à cette époque et que ce premier film ne sera pas le dernier. Même chose pour Jean-Pierre Léaud, incroyable pour son âge, doté d’un charisme et d’un phrasé largement supérieurs à ce que l’on pourrait attendre d’un enfant.

    Petite information amusante : en 1959 paraît l’une des premières déclarations des droits de l’enfant. À vous de juger si le jeune Doinel évolue dans un climat sain. Personnellement, ‘aime bien dire que c’est pas la faute des cancres s’ils en sont.

    Dieu bénisse les enfants.

  • Dossier: Donald Glover, Atlanta ou l’Afrosurréalisme

    Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de regarder la série Atlanta de Donald Glover (2016–2022), et j’ai adoré. Grâce à un humour un peu bizarre et une esthétique de clip, je me suis retrouvé trimballé entre les délires d’une bande de potes et les galères invraisemblables de chacun d’entre eux. Je connaissais le travail de Childish Gambino, a.k.a. Donald Glover, de plus ou moins loin, l’ayant davantage écouté que regardé jouer, mais j’ai été bluffé par son écriture, la pertinence de ses références, son regard sur la société et tant d’autres choses qui composent cette série. J’ai tenté de voir ce que les gens en avaient pensé sur le grand Internet en tapant maladroitement « analyse série Atlanta » sur YouTube, et je suis tombé sur ça :

    De cette vidéo ressortait un mot bien particulier : l’afro-surréalisme.

    Alors, petite introduction, parce que j’ai fait des études d’art, mais aussi un peu de médiation: qu’est-ce que le surréalisme tout court ?

    Décrit pour la première fois en 1920 par André Breton, le surréalisme est composé de deux choses : à la fois un courant de pensée qui touche tous les arts et qui continue jusqu’à aujourd’hui, mais aussi un groupe d’artistes et de penseurs de cette époque à l’origine de ce mouvement.

    Le surréalisme trouve majoritairement sa place dans les arts visuels, comme la peinture, le cinéma, la photographie ou parfois la sculpture, mais on peut aussi le retrouver dans la littérature et, plus rarement, dans la musique. Les grands artistes pionniers de ce mouvement sont Salvador Dalí, Luis Buñuel, Marc Chagall, René Magritte, Man Ray, Joan Miró, Alberto Giacometti et bien d’autres.
    Comme tous les arts se voulant révolutionnaires ou avant-gardistes, il est difficile de les définir précisément, mais le surréalisme peut se résumer ainsi :
    «l’exploration du monde onirique, dans l’espoir de reconnecter l’Homme avec son intériorité ».

    Vous connaissez sûrement ce tableau :

    Il s’appelle La Persistance de la mémoire. Il a été peint par Salvador Dalí en 1931 et est considéré comme son chef-d’œuvre, mais aussi comme l’œuvre la plus représentative du mouvement surréaliste. En gros, il raconte que le temps dépasse les objets. Que nous devons dépasser les principes de réalité pour comprendre le monde, car le temps fait fondre les montres et que nous trouverons notre rédemption dans autre chose que le matériel. En gros.

    Alors, qu’est-ce que la question communautaire vient faire dans tout ça ? D’où vient ce terme ? Quel lien peut-on trouver entre Donald Glover et Magritte ? Pourquoi c’est super cool, et pourquoi écrire un article aussi long sans être payé ?

    Léopold Sédar Senghor disait que :
    « Le surréalisme européen est empirique, le surréalisme africain est mystique et métaphorique. »
    Le lien avec la mythologie africaine et ses différentes traditions ou ethnies est donc loin d’être négligeable, car celles-ci sont souvent bien plus nuancées qu’en Europe (à débattre).

    À vrai dire, l’histoire de l’art est très occidentale, et la question de la juste reconnaissance de l’art des communautés africaines ou noires est un véritable sujet de société. Pendant des années, on a tristement nommé « primitif » l’art africain, jusqu’à théoriser cela sous le terme de « primitivisme », tout en niant l’importance de ces arts et, plus encore, à quel point ils ont pu être inspirants pour les plus grands artistes européens.

    En dépit de cela, de nombreuses voix s’élèvent depuis une vingtaine d’années pour faire reconnaître cette influence et se réapproprier les œuvres, tout comme les termes désignant ces différents arts. Résultat : les musées rendent désormais hommage autrement, la critique se fait plus pertinente, et la restitution d’œuvres d’art importantes commence à se mettre en place depuis quelques années.

    (Sauf pour le Parthénon, mais c’est un autre sujet.)

    Ici Kiki de Montparnasse et un masque ivoirien photographiée par Man Ray en 1926
    Modernity de John Edmonds (2021)

    Aux États-Unis, nous le savons trop bien, la question de l’identité est très particulière. De nombreuses identités sont rassemblées sous le terme « afro-américain », et autant de cultures au sein de ces différentes communautés : des Afro-Brésiliens aux Créoles de Louisiane ou des Antilles. Je me concentrerai uniquement sur les États-Unis parce que, je le rappelle, je ne suis toujours pas payé pour écrire ces lignes.

    Nombreux sont les mouvements artistiques issus des communautés afro-américaines, et celui qui me paraît malgré tout le plus évident, car particulièrement influent pour l’afro-surréalisme, est la Harlem Renaissance. Un courant artistique vibrant, fait de la musique de Duke Ellington ou de Louis Armstrong, jusqu’à la littérature de la future Nobel Toni Morrison, de Langston Hughes ou de James Baldwin. Mais aussi des peintures d’Aaron Douglas et Archibald Motley qui influenceront le comics et la pop culturei. Bref, tout ce beau monde laissera une trace indélébile dans les arts et la culture afro-américaine jusqu’à aujourdhui.

    La première utilisation du terme « afro-surreal expressionism» date de 1974 et est attribuée à Amiri Baraka, essayiste et dramaturge américain, figure centrale du Black Arts Movement. Cinquante ans plus tard, les questions d’émancipation, d’affirmation de l’identité et de l’art comme moyen d’expression sont toujours au cœur des réflexions. De nouveaux styles et de nouveaux artistes s’imposent, et Jean-Michel Basquiat deviendra, quelques années plus tard, la figure de proue de ce que représente la culture afro-américaine. Une mouvance underground, vibrante, profondément attachée — ou contrainte — aux questions communautaires. Des cinéastes noirs prendront la caméra (je vous renvoie à mon article sur Sinners) et deviendront eux aussi des figures artistiques majeures aux États-Unis. André Breton, fondateur du surréalisme, voyait dans le cinéma un moyen de libérer l’inconscient.

    Et du coup ? Quid de ces rappeurs qui font du cinoche ?

    Depuis quelques années, on voit de plus en plus de pop stars s’approprier cette esthétique. The Weeknd en mode Las Vegas Parano (Fear and Loathing in Las Vegas, Terry Gilliam, 1998), ou en mode Eyes Wide Shut (Stanley Kubrick, 1999). Dans un tout autre registre, Kendrick Lamar ressuscité au-dessus des violences policières dans Alright (2015). Kanye West reste le champion de cette esthétique avec le moyen-métrage / album Runaway, sorti en 2010. Même si à vrai dire, dans son cas, ce sont de jolies images, mais on s’ennuie un peu — comme devant le film des Daft Punk (Electroma, 2006).

    Alright – Kendrick Lamar (2015)

    Cependant, depuis quelques années, un jeune acteur et humoriste a commencé à révéler un réel talent artistique, dépassant de loin le petit rôle qui l’a fait connaitre dans la série Community (NBC, 2009–2015). Petit à petit, Donald Glover, également connu sous son nom de rappeur Childish Gambino, va se mettre à produire des très bons albums albums et clips .

    Because the internet sorti en 2013 est un succes critique, et les différents clips qui en sortent sont tous exceptionnels. Idem pour la mixtape Kauai sortie en 2014.

    De cette reconnaissance naissante viendra aussi le succès au cinéma avec son apparition dans de grosses productions comme Seul sur Mars (Ridley Scott, 2015), et le début de ce qui nous intéresse au départ : la série Atlanta.

    Je sais, c’était long.

    Clapping for the Wrong reasons (2013), les prémices du surréalisme chez Donald Glover.

    Initié à la réalisation à de nombreuses reprises, et ayant réalisé le — plutôt bon — court-métrage Clapping for Wrong Reasons en 2013, Donald Glover est habitué à ce style mêlant la coolness qui lui est propre et une représentation particulière des jeunes Afro-Américains, défiant les codes habituels.

    Atlanta met en scène Earn, looser du coin, qui veut manager son cousin Alfred, alias Paper Boi, un rappeur local qui commence à se faire connaître tout en restant encore un peu lié à la criminalité. Le tout est accompagné par Vanessa, compagne d’Earn, et Darius, colocataire d’Alfred et grand rêveur / sage /débrouillard. (Nasreddine ?)

    Darius (Lakeith Stanlfield) – Vanessa (Zazie Beetz) – Earn (Benoit Poolvoerde) – Alfred (Bryan Tyree Henry)

    Le choix d’Atlanta comme lieu de tournage de la série n’est pas anodin. Capitale de l’État de Géorgie, la ville a eu du mal à se défaire de son passé sudiste et ségrégationniste, malgré une population afro-américaine très présente. Elle est aussi la capitale de la trap américaine (un courant super rythmé du rap) et, plus largement, une grande ville du Sud des États-Unis, avec son folklore mêlant influences cajuns, vaudou, créoles et des ambiances toujours un peu mystiques dès que la brume entoure les saules pleureurs.

    Les acteurs sont exceptionnels. Zazie Beetz, que l’on connaît notamment pour ses rôles dans Joker de Todd Phillips (2019) ou Bullet Train de David Leitch (2022), oscille entre la fatigue d’aimer un loser, sa résilience face aux aléas de la vie et sa capacité à nous surprendre de plein fouet, notamment avec un épisode spécial situé à Paris. Brian Tyree Henry exécute brillamment son rôle de rappeur essoufflé et volontairement cliché ; on peut également le retrouver dans Bullet Train de David Leitch. Mais la palme revient à Lakeith Stanfield, qui porte la série à travers ses aventures rocambolesques et ses pensées percutantes, parfois insensées. On peut le retrouver dans Uncut Gems des frères Safdie (2019) ou Judas and the Black Messiah de Shaka King (2021). Nous reviendrons sur cet acteur, qui a largement incarné ce courant artistique.

    La série évolue au fil de la réussite de Paper Boi qui deviendra international, toujours accompagné de ses amis dans une multitude de situations farfelues . La question raciale est constamment présente, à juste titre, mais elle est majoritairement abordée par la farce ou la gêne ; elle n’est pas le sujet principal de la série.

    Au-delà d’une poésie quasi omniprésente et d’un regard tantôt amusé, tantôt acerbe sur les comportements qui entourent nos quatre personnages, ce sont surtout les multiples pertes de repères qui révèlent les grands motifs surréalistes de la série. Qu’elles soient géographiques ou personnelles, ces pertes installent toute la bizarrerie des séquences. On se retrouve, nous aussi, perdus dans nos propres conceptions, dans ce monde parallèle au nôtre où Justin Bieber est noir, et Michael Jackson est… différent.

    Ce qui est intéressant, c’est de voir comment la série prend de l’ampleur dans sa folie et son côté invraisemblable. Elle explore différents genres, notamment l’horreur avec l’épisode Teddy Perkins. (Je me souviens être allé vérifier qu’il n’existait pas et qu’il s’agissait bien d’une métaphore.) L’horreur est un genre particulièrement exploité dans les œuvres afro-surréalistes : on imagine aisément à quel point les motifs surréalistes, à toutes les époques, peuvent être effrayants, car ils nous renvoient à notre propre imaginaire et à notre inconscient. C’est notamment ce qui amènera Jordan Peele à s’emparer de ce genre.

    Jordan Peele est un réalisateur issu d’un duo comique réputé aux États-Unis : Key & Peele. Parti en solo depuis quelques années, il réalise le très remarqué Get Out en 2017, qui, dans une ambiance particulièrement anxiogène, traite des questions raciales, des couples mixtes et de la construction des clichés autour des Afro-Américains. On y retrouve d’ailleurs Lakeith Stanfield dans un second rôle.

    Quelques années plus tard, il réalise Us (2019), dans lequel l’humanité se retrouve confrontée à ses doubles maléfiques. Get out et Us reprennent ces différents motifs surréalistes de perte de repères ou d’images oniriques en lien avec la psyché ou la perception des personnages. On y retrouve des thèmes propres à certains folklores africains, comme les masques ou les figures du double et des jumeaux maléfiques. La dernière réalisation de Jordan Peele, Nope (2022), s’inscrit tout autant dans ce courant, bien qu’elle soit davantage orientée vers la science-fiction que vers l’épouvante.

    Il existe un autre film important de ce genre, dans lequel on retrouve Lakeith Stanfield, cette fois-ci en premier rôle : Sorry to Bother You. Sorti en 2018 et réalisé par Boots Riley. Le film raconte l’histoire de Cassius, jeune chômeur qui trouve un poste de télé-marketing et se retrouve rapidement confronté à une entreprise presque maléfique, qui l’obligera à choisir entre ses valeurs et le profit individuel.

    Le film est barré. Sincèrement. Niveau Terry Gilliam. Et c’est super bien. C’est super de voir des acteurs hollywoodiens jouer dans des films de genre, de voir du fantastique déjanté sur Netflix. C’est cool dans le propos, dans la plastique, dans les costumes, et c’en est presque rafraîchissant de constater que ce genre de film peut encore trouver sa place et son public ! (La scène de la bataille de gentillesse est exceptionnelle.)

    Et puis c’est aussi intéressant sur la question du raisonnement propre à ce type de films. L’humour, on connaît ; alors on va chercher une nouvelle étape en partant dans l’absurde. Et puis, comme on sait aussi faire ça, on bascule dans le surréalisme. Quelque chose qui ne peut être saisi par le spectateur que de manière individuelle, c’est propre à chacun. Qu’on aime ou non, on y comprend ce qu’on veut — ou pas — en dépit de la grande narration.

    T’as compris toi ?

    En définitive, ce courant cinématographique se porte bien et porte plusieurs visages. La série The Vince Staples Show du rappeur éponyme est plutôt réussie et exploite de nombreux traits de ce courant, principalement la perte de repères dans un climat d’horreur latente. Les films Waves de Trey Edward Shults (2019) et Moonlight de Barry Jenkins (2016) proposent, dans des styles beaucoup plus sobres, des images parfois oniriques des personnages représentés dans leurs colères ou leurs rages, et tendent à tenir des propos que l’on pourrait qualifier de surréalistes. Beaucoup d’entre nous ont été marqués par le texte déclammé à l’écran par le personnage de Juan dans Moonlight :

    Juan : [Imitant la voix d’une vieille dame]
    « Runnin’ around, catching up all that light. In moonlight, black boys look blue. You blue, that’s what I’m gon’ call you. Blue. »

    Mais le courant est surtout extrêmement représentatif des minorités américaines, et c’est en cela qu’il est nécessaire. La présence systématique de personnages issus des Premières Nations laisse à penser l’importance des questions raciales dans les différentes œuvres. Il ne faut pas oublier qui sont les premiers « indigènes » états-uniens, et de ce fait, il est possible de tisser des liens entre les communautés minoritaires. Les Black Indians de La Nouvelle-Orléans rappellent ce carrefour culturel, à la fois dans l’esthétique et dans la revendication identitaire et politique en portant des costumes natifs dans les grands rassemblement festifs de la Nouvelle Orléans.

    Surréaliste ou pas surréaliste ?

    Alors la question se pose : qu’est-ce qui peut être considéré comme de l’afro-surréalisme, et qu’est-ce qui relève simplement d’une esthétique notoire mettant en scène des minorités ? Qu’en est-il des Antilles ? Ou des Sud-Américains ?

    Le sujet est vaste et, comme nos ancêtres penseurs qui ont défini le genre en Europe il y a une centaine d’années, il n’existe pas de frontières claires — ni nécessaires — à un courant artistique. Des figures du rap ou de la pop comme 070 Shake ou Janelle Monáe se revendiquent d’une culture queer et s’inscrivent pourtant parfaitement dans une logique de productions afro-surréalistes. Sans oublier les différentes formes esthétiques qu’a incarnées le chanteur Prince : son Purple Rain, très fashion-glitter, n’est-il pas lui aussi le prolongement d’une réalité réinterprétée ?

    Petit point au passage : j’ai volontairement négligé la question de ce que j’appellerai, maladroitement, l’arabo-surréalisme. Pourtant, on peut retrouver des thèmes similaires et complémentaires dans des œuvres comme les récents Dune de Denis Villeneuve (2021/2024), ou dans le travail photographique de Mous Lamrabat, qui joue entre traditions africaines et iconographie capitaliste. On commence même à définir ce qu’est l’arabofuturisme, même si celui-ci existe depuis longtemps déjà, Star Wars en étant un exemple frappant.

    Le terme afro-surréalisme était initialement représentatif des Afro-Américains, mais l’auteur ayant popularisé le concept est revenu sur cette définition et considère désormais que le terme peut s’appliquer à toute minorité : autochtone, sud-américaine, asiatique ou autre.

    La multiplicité des identités s’emparant du genre ne semble pas être un problème en soi, les traits du courant étant le plus souvent respectés d’un point de vue philosophique et artistique. Rien ne me semble plus beau que la transversalité des arts et des cultures à des fins artistiques.

    Depuis quelques années, le genre est lentement récupéré par les « grands méchants ». Netflix produit des films absurdes, Basquiat est barbouillé dans chaque plan des derniers films d’animation Spider-Man, et les logiciels d’intelligences génératives ont parfaitement compris comment créer des œuvres dans le style de Chelle Barbour. En dépit de tout cela, quels que soient leur succès ou leur récupération, d’autres formes émergeront toujours, l’art est omniprésent quel que soit le nom qu’on lui attribue.


    C’était mon premier format long. Vos retours seront les bienvenus. Merci d’être allé jusqu’au bout.

  • Bernie (Albert Dupontel, 1996)

    Bernie, c’est l’histoire d’un mec qui fait tout valdinguer dans sa vie, l’école, les parents, ou sa carrière, pour faire un film.

    Icône du cinéma en France mais aussi à l’international, j’ai découvert Dupontel avec le fameux Enfermés dehors (2006), que j’ai pu voir malgré mes 11 ans à l’époque. Mes tendres parents m’interdisaient — à raison — n’importe quel film d’horreur, mais n’hésitaient pas à me montrer des films français bien de mon âge (Les Ripoux de Claude Zidi, mon film de chevet). Mais revenons-en à Dupontel.

    Malgré un cinéma qui a su s’assagir et nous faire découvrir une patte de plus en plus poétique avec le merveilleux Au revoir là-haut, sorti en 2017 — qui dévoile une plastique magnifique, notamment dans les masques, et reprend avec brio les thèmes de la mélancolie des gueules cassées —, mais aussi avec le tendre Adieu les cons (2020), qui, dans son romantisme et sa critique de la bureaucratie, a su me surprendre par sa beauté malgré quelques faiblesses oubliables… Et bien Dupontel vient de plus loin et malgré ses récents cours de yoga, il reste un cinéaste enragé. Alors je suis reparti en arrière, voir les fondements de cette colère.

    « Je n’ai jamais vraiment fait des comédies, juste des drames rigolos », disait-il.

    J’avais beaucoup entendu parler de Bernie, tout comme Irréversible de Gaspar Noé (2002), comme de ces films qu’on ne raconte pas mais qui sont « trash, violents, timbrés et drôles », brandis par tous les « punks » de mon entourage.

    C’est difficile à regarder — non pas parce que c’est dur à voir, malgré des scènes de violence inouïes pour le cinéma de l’époque, ou des scènes de viols tournées ici et là en farce — mais plutôt parce que ça va un peu nulle part, à l’image du personnage. Conditionné par ses propres délires et ses rêves, il veut fuir une réalité à laquelle il a toujours voulu appartenir sans jamais la comprendre. On se retrouve avec un tueur qui séquestre, kidnappe, tue ou braque le premier venu parce que cela correspond à ses fantasmes. C’est drôle, mais ça ne fonctionne pas vraiment avec moi, je crois.

    Les quelques passages d’Éric Elmosnino en vendeur pas finaud m’ont bien fait rire, cela dit. Comme les coups de pelle, le radar-photomaton ou la brève de piano en hors-champ, entre autres folies. Mais je me suis vite perdu dans cette démesure, ces maladresses incessantes, et cette fin que l’on voit arriver quand on connaît le cinéma de Dupontel.

    Cela dit, je suis bien peu sympathique avec ce film, qui raconte pourtant beaucoup d’un immense réalisateur et de sa soif de faire ce qu’il veut. Fils de petits bourgeois, promis à des études supérieures, il décide de tout quitter pour devenir comédien. Il refusera quelques années plus tard d’intégrer la troupe d’Ariane Mnouchkine pour faire ses propres trucs. Découvert par un monsieur qui faisait tourner les serviettes, entre autres conneries, il saura se créer une place qui lui est propre et donner le cinéma qu’on lui connaît . Et en ça, je dis bravo, monsieur.

    Bravo pour Bernie et ses hyènes, son canari, sa seringue dans la joue et tous ces trucs qui en font un film culte. On sent son importance pour beaucoup : pour Michaël Youn dans La Beuze (2003), pour Patrick Timsit dans Quasimodo d’El Paris (1999), ou encore pour Jamel Debbouze, qui partage certains traits d’interprétation avec Dupontel — sans parler d’Alain Chabat, sorte d’autre facette d’une même pièce, à mes yeux.

    Bref, c’est un film dur dans sa forme, atroce mais drôle dans son histoire, et définitivement culte. Terry Gilliam, Jan Kounen ou Robin Williams en parlent comme d’une comédie incroyable — et ce n’est pas rien venant de ces messieurs. Je vous renvoie aux très belles interviews d’Albert Dupontel sur Clique (fuck Bolloré) ou sur le média, un peu douteux, Thinkerview.
    Et pendant que vous y êtes, allez porter votre regard sur sa carrière d’acteur. De Klapisch à Jeunet en passant par Kervern et Délépine, d’aucuns ont su le faire jouer et souvent ils réussirent.

  • Le retour des playlists !

    La playlist du mois de Fevrier (il faut cliquer dessus)

    Doomsday – MF Doom : Parce que je découvre doucement MF

    OH! TENGO SUERTE – Masayoshi Takanaka : Branchez-vous jazz japonais

    La rue Madureira – Nino Ferrer : En rotation depuis 1 an dans mes oreilles

    Spirales – Disiz, Mad : J’aime bien la dualité des couplets, 10 ans avant Rencontre

    Hard Time Killing Floor Blues – Chris Thomas King : J’ai vu Sinners, ça m’a fait penser à O’ Brothers

    Vongole – Jeanjass : La trentaine, c’est un genre de laid-back sur du Rick Ross et parfois du Jeanjass

    Feel It in the Air – Beanie Sigel, Melissa Jay : Découvert cet album cette année et quel régal

    HSH – Tif : J’ai appris le mot ghorba dernièrement, c’est toujours beau la mélancolie de l’exilé

    So in Love – Curtis Mayfield : Toujours bien Curtis

    Chaque jour – Akhenaton : Je me refais ses albums et ça reste le numéro uno avant 2010

    Dictionnaire – Infinit’ : P’tit lexique du sud niçois

    Moula Solitude – Ino Casablanca : Est-ce notre Bad Bunny à nous ?

    Manificat – Vald : J’adore la voix opérette pitchée et le propos du « Tout est réglé »

    Wax On Wax Off – Awich, Ferg, Lupe Fiasco, RZA : Lupe Fiasco sur RZA, on dit oui

    Procédure habituelle – Guerta, 2L : Fuck le 17

    Déviant – Zamdane : Peut-être un des seuls sons que j’ai appréciés sur cet album

    Stay Ready – Jhené Aiko, Kendrick Lamar : Jhené toujours aussi douce, Kendrick quel couplet

    À cause ou grâce – Feu! Chatterton : Je me refais les albums et les textes sont d’une beauté

    Shine On You Crazy Diamond – Pink Floyd : Ce son de trajet FlixBus

    Avant de partir – Niro : Parce que les meilleurs sons de Niro sont les derniers de chaque album

    Je précise que les playlists sont sur Spotify et que j’ai conscience d’enrichir le PDG de Spotify et ses placements boursiers dans des entreprises d’armement israéliennes. Je travaille à migrer surement sur Youtube Music.
    En attendant, je continue mes trucs parce que chacun fait de son mieux. Bonne écoute à tous !

  • Chungking Express (Wong Kar-wai, 1994)

    On m’avait vendu In the Mood for Love du même réalisateur comme un classique inégalé du cinéma, un prodige de lumière, de costumes et de regards amoureux sur une bande-son cultissime. Et tout était vrai, mais honnêtement, je me suis bien ennuyé à revivre en boucle ces rendez-vous nocturnes de voisins volages. J’attendais donc un sursaut dans ma perception de la carrière de ce cher Wong, et en attendant de voir le bien connu Fallen Angels, je suis allé voir Chungking Express dans le cadre de la rétrospective François Truffaut organisée par la Cinémathèque de Toulouse.

    J’ai toujours eu du mal avec certains points de la Nouvelle Vague, la narration m’étant importante et n’ayant pas particulièrement d’appétence pour le cinéma expérimental. J’ai donc souvent dû plier mon esprit et ma perception pour apprécier les films de ce courant. Fortement inspiré de celui-ci, Chungking Express s’inscrit dans une logique de réalisation similaire. C’est un film à sketches, tourné durant le temps libre d’un réalisateur déjà pris sur un autre tournage (Cendres du temps, 1994), se voulant léger autant dans l’histoire que dans le budget. Je me suis vite retrouvé pris de court, accroché à un train dont je ne comprenais pas la destination et qui, en plus, s’est arrêté au bout d’une vingtaine de minutes pour en laisser passer un autre.

    La première partie du film est drôle et énergique. Les séquences, constamment tournées en intérieur (par économie de budget), sous le feu des néons et des halogènes, donnent une teinte en surbrillance presque onirique au film, rappelant quelque peu le futur Enter the Void (Gaspar Noé, 2009) et ses balades japonaises. L’histoire un peu mafieuse de contrebande permet de se rattacher à quelque chose de plus consistant que les déboires amoureux du jeune policier. Et puis d’un coup : la rencontre, l’ivresse, la nuit à l’hôtel… et plus rien. Joli plan sur le bippeur accroché à la grille, cela dit.

    Vient alors la deuxième partie, et on se croirait dans Risibles amours de Milan Kundera. Après la scène très, très sexy de l’hôtesse de l’air dont le corps sert de piste d’atterrissage à un jouet d’avion, on se fait quitter par cette dernière, et commencent nos déboires de spectateurs. C’est leeeeeeent. On se retrouve soumis à une bande originale beaucoup trop répétitive, et on tente de s’accrocher à la farce de l’ange gardien qui s’occupe de l’appartement du policier désœuvré et rejeté. Un geste amusant, repris par un paquet de films depuis. Cette farce aurait même été, supposément, une source d’inspiration importante pour Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jeunet (2001) ! Mais en même temps… on s’ennuie, quoi. On attend longuement que les deux personnages mettent un terme à ce chassé-croisé et à ce film qui n’en finit pas.

    Le film est novateur, libre, sexy, mais éprouvant. Je reviens à mon amour/haine de la Nouvelle Vague. J’ai adoré la jalousie et la fin d’un amour dans Le Mépris (Jean-Luc Godard, 1963). J’ai adoré voir un tournage et ses vices dans La Nuit américaine (François Truffaut, 1973). J’ai adoré les frasques et la liberté de Belmondo dans Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard, 1965). Mais à chaque fois, je vais chercher mon propre plaisir tout seul, en interprétant ou en me baladant dans ces histoires qui ne m’offrent pas directement à voir ou à penser. Et c’est bien, c’est peut-être même le but, mais ça m’ennuie souvent et demande un autre travail que celui de spectateur passif. Certains diront que c’est là le début du cinéma en tant qu’art.

    Chungking Express est une rareté, dans sa forme comme dans son propos. Il est assez caractéristique de Wong Kar-wai, cinéaste hongkongais qui s’est défait du cinéma d’action prédominant tout en conservant certains de ses codes esthétiques.

    J’ai pas accroché à In the Mood for Love, j’ai pas accroché à Chungking Express. J’attends de voir Fallen Angels pour sceller mon avis sur Wong. Cela dit, je vous renvoie à cette belle vidéo, qui peut-être vendra sûrement mieux le film que moi.

  • Sinners (Ryan Coogler, 2025)

    J’ai souvent eu l’impression de distinguer trois périodes majeures dans le cinéma afro-américain.

    La première correspond aux années 70, période qui voit émerger le terme blaxploitation, avec une revalorisation du héros noir, digne et fier de son identité, malgré un environnement hostile. Un héros très funky, incarné dans des films emblématiques comme la trilogie Shaft (Gordon Parks en 1971/72, puis John Guillermin en 1973) ou Super Fly (Gordon Parks Jr.). Un univers profondément marqué par l’ambiance Black Power de l’époque, porté par des bandes originales devenues cultes, signées Curtis Mayfield ou Isaac Hayes, qui resteront des classiques de la soul, de la funk et du R&B.

    J’ose appeler la deuxième période celle des Ghetto Movies. Il s’agit de films des années 90, très centrés sur la criminalité et les conditions de vie des Afro-Américains. Bien que fortement influencé par le Nouvel Hollywood, ce cinéma a une importance non négligeable sur le cinéma contemporain et la culture populaire. Des œuvres comme Menace II Society (Hughes Brothers, 1993), New Jack City (Mario Van Peebles, 1991) ou Boyz n the Hood (John Singleton, 1991) voient le jour, mettant en scène des héros bagarreurs, violents, assujettis aux codes de milieux pauvres et sous tension.
    Cela dit, c’est aussi un cinéma d’autodétermination, qui permet à des réalisateurs comme Spike Lee d’affirmer de nouveaux propos et de nouvelles esthétiques.

    La troisième période, beaucoup plus actuelle, est celle de l’accomplissement. Après les grands mouvements raciaux contemporains, comme Black Lives Matter, émerge un cinéma social fortement marqué par les questions de racisme, de violences policières, mais aussi par l’affirmation d’une identité afro-américaine, tant dans les sujets que dans les modes de production.
    Acteurs noirs, réalisateurs noirs, récits communautaires. De 12 Years a Slave (Steve McQueen, 2013), qui rafle de nombreuses récompenses, à des productions plus discrètes comme Blindspotting (Carlos López Estrada, 2018), on assiste à l’émergence de nouveaux réalisateurs majeurs du cinéma américain contemporain. Jordan Peele avec Get Out (2017), ou Ryan Coogler avec l’immense succès de Black Panther (2018), ouvrent la voie à une nouvelle génération d’acteurs afro-américains et insufflent une vraie fraîcheur au cinéma populaire. Petite pensée pour ce qui me semble être le meilleur film de cette période : Queen & Slim de la réalisatrice de clips Melina Matsoukas (2019), un road trip sur fond de violences policières à travers les paysages et les communautés américaines, magnifique dans ses images comme dans ses textes.

    C’est dans ce contexte de réussite et de prestige que l’on retrouve Ryan Coogler, sans doute le cinéaste afro-américain le plus important de notre époque, porté par des succès puissants et accompagné de son acteur fétiche Michael B. Jordan, lui aussi icône de sa génération et de sa communauté.

    J’ai réussi à tenir presque un an sans me faire spoiler le film, alors je vais essayer de ne pas trop en raconter.

    Produire aujourd’hui un film musical et fantastique, interprété dans sa quasi-totalité par des Afro-Américains, est un choix à contre-courant. Un projet qui n’aurait sans doute pas pu être porté par un autre réalisateur, mais qui réussit l’exploit d’être à la fois plaisant, prenant et percutant dans ses nombreux choix de mise en scène.

    Le choix d’un acteur unique jouant des jumeaux, par exemple, est une option que je n’ai jamais vraiment appréciée au cinéma. Legend de Brian Helgeland (2015) nous dédoublait déjà un Tom Hardy, tout comme Christian Bale était “jumellifié” dans Le Prestige de Christopher Nolan, et cela m’ennuie.
    Affirmer deux identités distinctes est une performance, certes, mais on aurait tout aussi bien pu prendre un second acteur et représenter une fratrie classique. Le très mauvais Gladiator 2 (Ridley Scott, 2025) met en scène de faux jumeaux, et c’est presque l’élément le plus pertinent du film.
    Cela dit, ici, le procédé est efficace, même si j’ai réussi à confondre les deux personnages à plusieurs reprises. On capte vite les nuances de personnalités entre les deux frères, et le ton de chaque rôle est vite donné à travers leurs déboires.

    Le retour de certains acteurs un peu “oubliés” fait également plaisir, notamment Omar Benson Miller dans le rôle de Cornbread, second rôle costaud et goguenard que je retrouvais sans cesse dans les films de mon adolescence, mais aussi Delroy Lindo dans le rôle de Slim. Je l’avais déjà croisé dans Malcolm X (Spike Lee, 1992) ou dans le très culte (pour moi) Roméo doit mourir d’Andrzej Bartkowiak (2000), aux côtés de Jet Li, Aaliyah et DMX.
    On aperçoit également la magnifique Hailee Steinfeld, que je ne croyais pas connaitre, mais qui s’avère être la jeune Mattie dans True Grit des frères Coen (2010). Pas mal comme début de carrière.

    Mention spéciale pour les éléments de décor, et plus particulièrement le choix de situer l’histoire dans un Sud encore profondément marqué par la ségrégation, qui, au Mississippi, ressemble encore vachement à de l’esclavage entre champs de coton et présence du Ku Klux Klan.
    J’avais adoré l’immense plan de Django Unchained (Tarantino, 2012) au milieu des saules pleureurs, tout comme l’ambiance générale de l’excellente série Atlanta de Donald Glover (2016). Mais ce film m’a presque rappelé l’atmosphère très louisianaise des Bêtes du Sud sauvage (Benh Zeitlin, 2012), qui mettait en scène une jeune enfant coincée entre précarité, cultures vaudou et folies locales.
    Revoir ces terres désolées et humides m’a particulièrement ravi et rappelle la diversité des paysages américains, le Sud étant souvent laissé de côté dans les tournages.

    Au-delà d’une image léchée et d’acteurs sublimes qui ne cessent de nous éblouir (malgré une utilisation parfois abusive du grand angle dans les plans poitrine), c’est à la musique que le film doit énormément. Ludwig Göransson, compositeur du film et fidèle collaborateur de Coogler, semble s’être véritablement imprégné des différentes cultures musicales explorées : créoles, cajuns, country ou irlandaises. Aidé par sa compagne, la violoniste Serena McKinney, ainsi que par certains acteurs du film, musiciens ou non, il offre une dimension supplémentaire à l’œuvre, la rendant parfois plus musicale que fantastique. Le panorama dressé, des musiques africaines des griots jusqu’aux dérives presque futuristes du rap actuel, et l’importance donnée au blues, apportent une véritable richesse culturelle et pédagogique.
    Quant à la musique irlandaise, Jack O’Connell nous fait vibrer avec une interprétation incroyable, presque transcendante, de Rocky Road to Dublin, chantée et dansée s’il vous plaît. C’est virevoltant, et même Baz Luhrmann semble battu sur son propre terrain esthétique. On devrait faire des combats de films, tiens.

    En définitive, j’ai été conquis. Et c’est rassurant de voir qu’en 2025, on peut encore produire des films grand public de cette ampleur.

    Je vous invite à découvrir la quasi-totalité des films cités dans cette chronique, et je m’excuse d’avance pour les approximations concernant le cinéma afro-américain… mais il faut bien que théories se fassent.

  • Moi, Capitaine (Matteo Garrone, 2023)

    Plus jeune, j’étais fatigué par le cinéma italien moderne : trop social, toujours pauvre et épuisé, à l’image du pays qu’il représentait, loin de la grandeur d’un Fellini, d’un Antonioni ou d’autres réalisateurs italiens de l’âge d’or. Après avoir vu La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, je suis toutefois revenu sur mes positions et me suis rendu compte de la versatilité du cinéma italien contemporain. Des critiques qui, au fond, pourraient être adressées à l’ensemble des cinémas européens, de l’Angleterre au Portugal. Lorsque Dogman est sorti en 2018, j’ai pris conscience de la capacité de Matteo Garrone à rendre une forme de grandeur à une Italie oubliée, ou à défaut, à sublimer son caractère pitoyable.

    Le choix de réaliser un film sur un migrant témoigne donc d’un changement important dans ses sujets de réalisation. Cela dit, il traduit aussi une volonté d’alimenter le débat sur les questions migratoires qui, en Italie — et plus encore sous Meloni —, sont devenues hautement conflictuelles. Le but du film me paraît être de donner une voix, ou du moins une image à des individus qui ne sont souvent perçus que comme des ombres par beaucoup. Le film donne une identité à ces jeunes hommes et femmes : il raconte un environnement, une famille, des volontés de départ différentes selon les individus. Mais il raconte aussi un parcours, souvent flou pour nous en Europe et indicible pour ceux qui l’ont emprunté.

    Le film est assez simple dans sa construction, et il n’apprend rien à ceux qui sont déjà avertis, mais il rend compte par l’image de la violence des parcours migratoires. Il montre les corps oubliés à travers de nombreux moments marquants : la chute du pick-up, l’effondrement dans la marche du désert, ou encore les corps mutilés et repliés des camps de détention libyens. Cette grande séquence raconte également le racisme entre populations arabes et subsahariennes, les migrants noirs n’étant rien d’autre que des marchandises, des moyens de s’enrichir d’une manière odieuse ou d’une autre. On pense même au personnage incarné par Samuel L. Jackson dans Django Unchained (Quentin Tarantino, 2012), gangrené dans ses fondements par l’argent et la peur.

    À défaut de n’être que souffrance et pugnacité, le film est beau. Garrone offre à voir de nombreux éléments de la culture africaine, à commencer par la bande-son qui, sous couvert de kora ou de guitare électrique, survole le film avec des riffs très inspirés d’Ali Farka Touré.

    Et surtout, le film se réfère au cinéma africain. Ce cinéma, mis en lumière notamment par Yeelen de Souleymane Cissé (1987), est avant tout un cinéma onirique et fantastique, malgré son influence soviétique. On y raconte mythes et légendes de sorciers, de griots et de surnaturel, des éléments très présents dans Moi, capitaine. On retrouve ce personnage qui se perd entre rêves et cauchemars ; ces corps lourds et mourants devenant légers et faciles à soulever ; ces anges venant apporter les images d’une famille disparue. Le réalisateur me semble coutumier de ce type de rêveries — on retrouvait déjà dans Dogman le toiletteur se racontant des plongées sous-marines avec sa fille. Mais ici, c’est autre chose : cela rend compte d’un folklore fantastique profondément ancré en Afrique, qui permet à chacun de voir son chemin accompagné d’ancêtres, d’anges ou de qui de droit.

    Le film est inspiré par l’histoire de Fofana Amara, jeune Guinéen de 15 ans qui a dû conduire le bateau l’amenant en Italie avec une centaine de personnes à bord. Certains y verront un acte d’héroïsme, d’autres un affront porté aux murs de la forteresse européenne. A ceux là, n’oubliez pas comment vos ancêtres espagnols, grecs, belges ou italiens ont pu être traités dans notre pays fut un temps.

    Je vous renvoie à ma chronique sur Le Chant des vivants de Cécile Allegra et vous invite à écouter le très bel album The Mandé Variations de Toumani Diabaté, c’est la musique qu’on passe dans la salle d’attente du paradis.

  • Good Fortune (Aziz Ansari, 2025)

    C’est fou comme ces extraits de films de dix secondes, sans trop d’informations, sur Instagram ou YouTube, sont devenus des moyens de promotion efficaces pour les sorties. C’est comme ça que je me fais avoir pour tous les films avec peu de budget promo, et ça marche.

    Good Fortune est une douce comédie sur la misère et l’opulence. Deux hommes (Seth Rogen et Aziz Ansari), que tout oppose , principalement la richesse, se retrouvent à échanger leurs vies après les maladresses d’un ange interprété par Keanu Reeves.

    Je suis toujours un peu fatigué par les films « sociétaux » produits par Hollywood. J’ai l’impression que c’est souvent trop facile et que la critique du système reste très douce. À défaut de s’attaquer aux fondements des problèmes du travail, du logement ou du consumérisme américain, on chicane les robots livreurs d’Uber Eats. C’est léger, quoi…

    Après, il ne faut pas trop en attendre : c’est une comédie, et elle fait le boulot. Keanu Reeves est plutôt bon ; l’ange devient humain pour être puni de ses maladresses, ce qui l’oblige à apprendre à vivre : travailler, manger, être heureux. Cela rappelle un peu PK (Rajkumar Hirani, 2014), où un alien se retrouve à devoir vivre en Inde par hasard (super comédie).

    Petite aparté : c’est fou comme la lumière et la couleur des films ont changé depuis quelques années. La série Euphoria (Sam Levinson, 2019) en est un parfait exemple. Tout est teinté, stylisé. J’adore. Qui a lancé cette mode ? Nicolas Winding Refn avec Drive ?

    Bref, c’est une comédie légère sur les conditions de travail des Américains et l’épanouissement personnel. Ça ne fera pas oublier les méfaits de l’acteur/réalisateur durant #MeToo. Il me semble qu’il s’est expliqué à ce propos dans un one-man show; j’irai voir son plaidoyer.

    Edit: Je suis allé voir son plaidoyer depuis, c’est vraiment éclaté. Assume tes torts avec sincérité abruti. Il reste du boulot.

  • Oxana (Charlène Favier, 2024)

    Il m’a toujours été difficile d’aborder le sujet des Femen. Étant un jeune homme blanc d’Europe de l’Ouest, j’ai souvent eu l’impression que chacune de mes critiques pouvait être apparentée à celles des grands détracteurs de ce mouvement et, plus largement, de la cause féministe. Étant pudique et parfois un peu puritain, j’ai pu, en tant que jeune adolescent, être gêné ou incrédule face à leurs actions. Avec le recul, j’attribue cela à de l’incompréhension et, de toute façon, une partie de leurs actions a pour but de marquer les esprits par la provocation et la transgression, donc je suppose que c’est normal.

    Plus tard, j’ai eu l’occasion de lire Confession d’une ex-Femen (Éloïse Bouton, 2015), un peu par hasard, et ce qui en ressortait tenait davantage d’une lutte de pouvoir et d’ego en interne que d’une réflexion profonde sur la question féministe. Rien qui ne m’amenait à nourrir une véritable réflexion sur le féminisme. Puis #MeToo est arrivé et le monde a changé (un peu). L’art et le cinéma sont devenus des symboles importants dans ce bouleversement de notre société ; l’affaire Weinstein jusqu’à l’affaire Polanski en sont de bons exemples. Mais qu’en est-il de la première démonstration de force féministe de notre époque récente ? Qu’en est-il des Femen ? Qui sont-elles vraiment, indépendamment de ce qu’on a dit d’elles ?

    Je trouve souvent les biopics un peu plats, la narration suivant toujours un axe imposé, ce qui m’ennuie. Cela dit, je ne connaissais rien de ce mouvement ni de ses protagonistes, et le film est plutôt prenant. Le montage entre les époques permet de freiner un peu l’évolution du personnage et de ses actions. Il permet aussi de faire comprendre son incapacité à se réinsérer dans la société après tout ce qu’elle a vécu dans son ancienne vie de militante.

    C’est prenant de voir ces sociétés oubliées de l’Europe de l’Est, bloquées dans le temps, tant dans leur esthétique que dans leurs mentalités. Les réflexions sur l’émancipation des femmes y sont plus fortes parce que les problèmes y sont plus violents : le mariage forcé, la prostitution, ou l’emprise masculine. On se rend compte de tout le travail accompli par ces « lanceuses d’alerte » et à quel point le féminisme a évolué en une décennie.

    Le film est vraiment beau : il y a une véritable maîtrise de la lumière et des couleurs. Une scène de sexe dans un vestiaire de piscine est particulièrement réussie ; le fond jaune des murs et les tons lumineux sur les corps témoignent d’un vrai travail esthétique tout au long du film.

    Et puis, je ne sais pas d’où vient ce choix artistique, mais le film est rempli d’hors-champs suggestifs. Que ce soit pour représenter la violence, le regard d’autrui ou les scènes de sexe, on se retrouve constamment tourné vers un personnage qui subit son environnement sans que l’on puisse tout à fait le voir. Cela rappelle un peu Le Fils de Saul (László Nemes, 2015).

    Ce qui s’exprime dans ce film, c’est surtout la question de son héroïne. Au-delà des combats féministes, on observe réellement la scission entre deux vies : celle du militantisme et celle de l’exil politique. Il est extrêmement difficile de se réinsérer pleinement dans la société lorsqu’on a vécu de telles expériences hors du commun, que ce soit dans un contexte comme celui-ci, mais aussi dans l’humanitaire ou le journalisme de terrain. C’est la question qui est ressortie le plus nettement de nos réflexions, partagées avec mon père et ma conjointe, mes deux co-visionnaires du film. Il est de notre devoir de conserver notre indulgence envers les blessés de paix et de leur offrir l’accueil qui convient lorsqu’ils font face à des poursuites ou à des difficultés de toutes sortes. La France se doit d’être première en matière de réflexion humaniste, et elle doit rester une terre d’accueil pour les réfugiés, qu’ils soient politiques ou climatiques.