• Chien 51 (Cédric Jimenez, 2025)

    Comment parler de l’adaptation d’un livre en film sans tomber dans le point par point ? C’est facile avec Chien 51, il n’y a rien de commun entre les deux oeuvres.

    Chien 51 de Laurent Gaudé est un très bon livre d’anticipation. Une critique prenante de la puissance des entreprises face à l’humain et même aux nations. Une critique de l’avidité et de la tyrannie des super-riches et de leurs envies de sécularisation des sociétés.

    Autrefois, Zem Sparak fut, dans sa Grèce natale, un étudiant engagé, un militant de la liberté. Mais le pays, en faillite, a fini par être vendu au plus offrant, malgré l’insurrection. Et dans le sang de la répression massive qui s’est abattue sur le peuple révolté, Zem Sparak, fidèle à la promesse de toujours faire passer la vie avant la politique, a trahi. Au prix de sa honte et d’un adieu à sa nation, il s’est engagé comme supplétif à la sécurité dans la mégalopole du futur. Désormais, il y est “chien”, c’est-à-dire flic, et il opère dans la zone 3, la plus misérable, la plus polluée de cette Cité régie par GoldTex, fleuron d’un post-libéralisme hyperconnecté et coercitif. Mais, au détour d’une enquête, le passé va venir à sa rencontre.

    Le livre est percutant. Il amène finement les révélations sur le passé de Zem, le personnage principal, et réussi, sous forme de flashs, à nous montrer des images d’archives d’un monde qui pourrait être le nôtre. Sa relation avec la policière de la zone 2 est conflictuelle mais reste intéressante dans les tensions puis la romance. Et la critique du système de zones et de la politique de GoldTex, malgré ses similarités avec de nombreuses œuvres du même acabit, d’Elysium (Neil Blomkamp, 2013) à Hunger Games (Gary Ross, 2012), reste efficace. Bref, le livre est super et il était un livre non pas facile, mais intéressant à adapter au cinéma.

    Pourtant, l’adaptation de Cédric Jimenez est un fiasco, tant dans sa capacité à mal se réapproprier l’œuvre que dans le film en tant qu’entité propre, indépendamment du fait qu’il soit une adaptation. Le film se détourne complètement de l’histoire originelle et s’intéresse à tout autre chose, qui ne semble paraître que plus digeste pour la masse.

    Dans un Paris futuriste, deux policiers que tout oppose doivent faire équipe pour retrouver le meurtrier de l’inventeur d’Alma, une intelligence artificielle qui surveille la population. Deux solitudes aux parcours chaotiques, projetées ensemble, à cent à l’heure, contre un adversaire inattendu.

    Comme vous pouvez le voir, il n’existe que très peu de traits communs entre ces deux œuvres, simplement en comparant les deux résumés. L’idée de comparer point par point les deux œuvres ne serait que fastidieuse et peu lisible. Il semblerait d’autant plus que le réalisateur ait lui-même assumé avoir changé l’entièreté de la trame du livre pour n’en garder que l’univers. Réadapter la mégalopole du livre pour la transposer en un « Paris zonifié et hyperconnecté » ne fait pas vraiment rêver. L’organisation des JO de 2024 ayant des stratégies sécuritaires tout autant similaires !

    La nouvelle intrigue du film à propos d’une IA anticipant les crimes n’est pas non plus une grande invention scénaristique : on rappelle que Minority Report (Steven Spielberg, 2002) est sorti en 2002 et qu’il n’est pas vraiment un film de niche. D’autant plus que ce type de scénario n’est pas forcément transposable uniquement à la mode futuriste : on compte pléthore de voyants anticipant les crimes de l’un ou l’autre dans quantité de films.

    C’est l’futur r’gad, y z’ont des p’tits pistolets !

    Toute la partie grecque du roman, qui donnait du background au personnage de Zem et faisait apparaître la volonté écrasante des super-firmes, disparaît. Ses combats militants avec elle. La mélancolie et la fatigue du personnage n’ont plus aucun fond. Et d’un homme qui s’est trahi et qui a plié devant le système, on se retrouve devant un Gilles Lellouche fatigué par son travail de flic de la BAC dans une zone supposément défavorisée. Ça ne vous rappelle pas un truc ?

    C’est là un gros problème du film. Gilles Lellouche n’est qu’un « baqueux » de Vitry quand Adèle est une policière du 16e. Entourés par les drones et l’algorithme anticipatif de l’IA judiciaire, on les retrouve à errer dans une enquête sans fond ni substance.

    Le choix des différents acteurs est tout autant parlant : le film tente de faire venir des acteurs qui ne semblent pas avoir ou trouver leur place dans un film qui ne leur correspond pas vraiment. La société de production Chi-Fou-Mi est coutumière des succès et sait faire venir le public par certains choix de production. Mais voir Artus en commissaire de police à cran, ou Romain Duris en ministre de l’Intérieur tout froid, ne donne pas plus de cachet au film, au contraire. Je tiens à souligner la présence de Lala &ce, rappeuse émérite, dont les premiers pas au cinéma ne sont pas anthologiques mais plutôt bien réussis pour le peu de tirades qu’on lui laisse. Thomas Bangalter, des Daft Punk, fait un coucou avant de prendre une balle ; on pourrait s’en passer mais il semble être partout. Lui qui a passé 25 ans à se cacher, on le croise partout ces temps-ci.

    Laurent Gaudé devant le massacre de son livre

    Autre vrai problème, à débattre cela dit : la romance entre le personnage de Zem et celui de Salia incarnée par Adèle Exarchopoulos. Le film sous-entend le début d’une petite relation amoureuse, mais sincèrement, au vu de la relation filiale des acteurs hors caméra, on ne veut pas assister à ça ! Gilles Lellouche, sexagénaire trapu et réalisateur de L’Amour ouf (2024), qui bécote Adèle Exarchopoulos, personnage de L’Amour ouf et conjointe de François Civil, autre personnage du même film ? Tout le monde est très au fait de la dimension extra-personnelle et détournée du jeu d’acteur, mais là c’est un peu bizarre. C’est un problème avec la sur-présence des acteurs ainsi que leur sur-médiatisation : on se perd entre leur réalité et leurs personnages. Bon, ça n’arrive pas dans le film, et on est ravis de ne pas le voir !

    Alors qu’est-ce qui flanche vraiment ?

    Station de métro Gèze à Marseille (C’est pas une blague)

    Parce qu’un scénario qui ne suit rien de l’œuvre originale, ce n’est pas si grave. Des acteurs bons mais mal placés, ce n’est pas si grave non plus. Le problème, c’est que l’univers est nul. On n’y croit pas ! La zone 3, qui est censée être une zone ultra défavorisée, est juste un dimanche aux puces de Marseille (lieu du tournage au passage), entre graffitis et étals de vendeurs à la sauvette. On est quand même loin de la fracture sociale ouverte et purulente annoncée à la base. La zone 2, c’est La Défense, avec un peu plus de buildings et un paquet de techniciens de surface vu la blancheur des murs et des dents. Et la zone 1, on ne sait pas trop : on suppose un quartier gouvernemental ; on en voit juste un bout d’intérieur de maison. Ça semble être très bourgeois, mais on connaît Paris, et l’Île de la Cité ne fait plus vraiment rêver.

    Les effets visuels voulant rendre l’univers super connecté et en réalité augmentée ne sont pas très impressionnants, et ce n’est pas deux drones et un karaoké immersif qui changeront la donne (pourquoi cette scène ?). Prendre des éléments déjà existants de notre monde et les rendre un peu plus cools, ce n’est pas cool justement. Il est difficile d’impressionner le spectateur avec une oreillette sans fil, un bracelet connecté ou un écran tactile : il a sans doute croisé au moins deux des trois éléments dans la salle d’attente du cinéma où il regarde ce film. Et si les grands méchants du film sont les drones, alors c’est que les scénaristes n’ont pas branché leur télévision depuis le début de la guerre en Ukraine : on vit déjà cette époque.

    Je m’en remet pas

    La comparaison avec Les Fils de l’homme (Afonso Cuaron, 2006) me paraît intéressante. L’histoire n’a rien à voir mais le film est super efficace sur les décors et la question futuriste. Les gens prennent toujours leur café dans un coffee shop, mais on a quelques éléments de détail hyper futuristes que l’on ne comprend pas (ex : le jeu vidéo du neveu de Théo). On n’a pas besoin de comprendre ce que c’est : c’est futuriste, c’est cool ! Les décors aussi sont efficaces pour montrer la chute de la société : il ne suffit pas de peindre les murs avec des graffitis habituels. Les slogans militants doivent être légion. On voit bien qu’en Palestine ou en Ukraine on ne s’amuse pas à dessiner son nom mais plutôt à dénoncer un propos. D’autant plus avec la présence dans le film d’un mouvement « terroriste » anti-gouvernemental. Bref : mettez-moi une teinte jaunâtre sur l’optique, écrivez « mort au roi » sur un mur, virez-moi ces deux vendeurs de tours Eiffel et remettez-moi les pluies acides du bouquin.

    Petite digression aussi sur les émeutes au cinéma : en 2023 est sorti Athena (Romain Gavras), un film incroyable en termes de réalisation, de mise en scène, de son et de pyrotechnie. Branchez-vous plus sur ce film et prenez des notes. Les émeutes sont molles comme les briques lancées par vos figurants. Même la marche silencieuse de la fin de V pour Vendetta (James Mcteigue, 2005) est plus efficace que les affrontements de Chien 51.

    J’avais beaucoup aimé BAC Nord pour sa réalisation (pas pour son propos : les policiers étaient coupables dans les faits quoi qu’on en dise). J’avais apprécié mollement La French même s’il avait beaucoup plu à l’époque. Le ton très policier de Novembre m’avait intrigué et c’était prenant de voir la mise en scène de cette traque de l’ombre. Mais Chien 51 est raté. Indépendamment du livre, avec qui la comparaison ne fait qu’enfoncer le film. Un producteur est sûrement passé par là et a découpé le scénario à la va-vite pour le rendre plus digeste, parce que là… Faire finir le film par Adèle Exarchopoulos qui va trouver sa rédemption dans les vagues des Sables-d’Olonne, on reste perplexe. (Ce serait pas aussi la fin de La vie d’Adele de Kechiche ?)

    « On est en train de faire un mauvais film non ? »

    Le très subversif et pas toujours finaud scénariste du film Un prophète (Jacques Audiard,2009) , Abdel Raouf Dafri, s’amusait à dire en ces termes : « les décideurs dans le cinéma français sont des gens qui se chient dessus ». Une façon plutôt claire de dire que trop souvent un bon scénario est vérolé par les producteurs qui pensent en termes de rentabilité, alors que les études continuent de montrer que le bouche-à-oreille est la première raison d’aller voir un film plutôt qu’un autre. Le choix des acteurs aussi est trop souvent biaisé par ces mêmes décideurs. Abdel Raouf Dafri, lors d’une rencontre avec un producteur pour Un prophète, s’était vu proposer Jamel Debbouze et Jean Reno pour les rôles du film. Il avait dit « merci beaucoup, c’est un honneur » avant de quitter la pièce et de ne jamais y revenir. On aurait été privé des débuts de Tahar Rahim et du meilleur rôle de Niels Arestrup. (Tiens dans ce même podcast il conspue HHhH de Jimenez, hehehe).

    Alors à vous, producteurs, scénaristes et réalisateurs : laissez faire les directeurs de casting qui font un travail formidable. Laissez-leur vous proposer Alexis ou Paola comme premiers rôles plutôt que Gilles et Adèle, parce qu’on en a un peu marre de les voir, et surtout parce que c’est toujours au spectateur de décider du succès d’un film.Je v

    Je vous laisse, je vais lire la suite de Chien 51.

  • RAN (Akira Kurosawa, 1985)

    Je n’avais pas eu l’occasion de voir Ran durant ma grande faim de films étudiante, cette fameuse période de la vie d’un jeune cinéphile où il dévore un à deux films par jour. Cinéma classique, cinéma culte, cinéma populaire ou expérimental, tout y passe, et de cette période naissent les prémices du regard, de cette période naît l’appétence pour tel ou tel cinéma. Cela dit, Ran était passé à la trappe.
    Pendant des années je l’ai regretté. Mais je savais aussi que je ne voulais pas regarder ce film dans de mauvaises conditions : ni petit écran, ni mauvais son. Ce serait au cinéma que j’affronterais les samouraïs, ou nulle part ailleurs. La cinémathèque de Toulouse a permis cet affrontement dans le cadre de sa rétrospective de Kurosawa. L’attente en valait la peine et j’ai été balayé par la puissance de Ran.

    Story time rapide : dans un Japon ravagé par la guerre, le vieux seigneur Hidetora Ichimonji décide de céder le contrôle de son fief à ses trois fils, Taro, Jiro et Saburo, afin de finir ses jours heureux et en paix. Mais les dissensions entre les trois frères plongent rapidement leurs familles, leurs foyers et la région dans le chaos.

    Alors rouez-moi de coups pour l’utilisation de ce terme, mais quel BANGER ! Ce film est une œuvre d’art complète. Des costumes à la narration, des relations interpersonnelles aux scènes de bataille, c’est incroyable de beauté et de profondeur. Je ne sais pas trop comment parler du film tant il est rempli de points dont on pourrait discuter, mais je vais tenter.

    Dans un premier temps, il est important de parler de l’aspect visuel du film, plus précisément des décors, costumes et maquillages. Le film commence sur le haut de montagnes vallonnées recouvertes d’une végétation basse qui rappelle le cinéma d’animation japonais, et plus précisément l’univers de Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997).

    Ce paysage bucolique est le premier lieu de la narration du film. On y retrouve le seigneur Hidetora qui participe à des parties de chasse avec ses trois fils ainsi qu’à des rencontres commerciales. Cet environnement rend la situation paisible malgré les différentes démarches d’échange ou de succession qui prendront place, et nous permet malgré tout d’admirer la beauté des campagnes japonaises tout en rappelant le caractère prospère de la situation du seigneur Hidetora.

    La suite de l’action se déroule dans les châteaux anciens de Kumamoto et Himeji, de célèbres édifices datant du Japon médiéval. D’ici commencent les déboires du seigneur suite à la passation de pouvoir entre son fils et lui. Les cours, les portes, le donjon : tous ces différents motifs d’architecture rappellent la séparation bien marquée des différentes castes ou groupes sociaux et leur assujettissement au sein du château. Ces lieux rappellent à la fois le côté royal et militaire des protagonistes du film.

    Puis, après la bataille, viendra l’exil, et l’on retrouvera les plaines désolées et volcaniques du mont Aso, plus grand volcan actif du Japon. Les plaines noires et poussiéreuses ainsi que les ruines dans lesquelles le seigneur et son bouffon prendront quartier rappellent en tout point la déchéance du personnage et illustrent à la fois sa chute sociale et l’instabilité de son état mental.

    Tous ces décors sont bien évidemment peuplés de personnages hauts en couleur. Empruntés tant au théâtre Nô qu’au théâtre Kabuki, les personnages se retrouvent drapés de couleurs bien marquées pour simplifier la perception visuelle des affrontements et des attachements à tel ou tel seigneur.

    Pour les incultes comme moi avant cet article, permettez-moi un peu d’humansplaining. Le théâtre Nô au Japon s’apparente à un style très lissé, fait de codes de narration et de jeu bien précis. Il peut souvent s’apparenter à une forme de dramaturgie très classique destinée à un public plutôt aristocrate. Les visages sont affublés de masques très marqués visuellement et les costumes, tout comme les décors scéniques, restent très sobres.
    Le théâtre Kabuki, quant à lui, est beaucoup plus haut en couleur et vivant. Il est destiné à un public plus populaire. Les histoires sont plus accessibles et le jeu beaucoup plus vivace.


    Ces deux formes théâtrales japonaises sont toutes deux représentées au sein du film. Le personnage d’Hidetora, lorsqu’il sombre dans la dérive mentale, est maquillé avec outrance pour le vieillir et amplifier le caractère esseulé de sa situation ou de sa folie.

    Les trois fils, quant à eux, sont très marqués par leurs couleurs respectives. Ces trois couleurs nous permettent de différencier tant les fils que leurs armées respectives. D’autres intervenants apparaîtront en fin de film vêtus de blanc ou de noir, ce qui renforce leur position extérieure vis-à-vis de la fratrie. Le personnage du bouffon du roi n’est pas à négliger tant il occupe une place centrale dans la narration et la réflexion à propos de l’histoire. C’est aussi un personnage très vivant et loquace, donc proche du style Kabuki.

    Les différents personnages féminins, quant à eux, restent plutôt lisses dans leurs apparences, mis à part ce trait si particulier au Japon : celui de raser les sourcils pour les repeindre un peu plus haut sur le front. Cela rappelle parfois un masque mais signifie souvent dans le film un côté animal, comme un chat ou un renard. Le renard étant un animal considéré comme mystique et polymorphe au Japon, ce n’est pas très sympa pour les femmes, monsieur Kurosawa. Je vous renvoie au film d’animation Pompoko d’Isao Takahata (1994), grand oublié des triomphes du studio Ghibli.

    Pour ce qui est de la narration, on est vraiment sur un drame shakespearien. C’est d’ailleurs tout le film : une supposée adaptation du Roi Lear de Shakespeare, même si Kurosawa dit ne s’être penché sur le livre qu’après avoir finalisé son scénario. On retrouve malgré tout de nombreux points similaires entre les deux œuvres : la trahison entre père et fils, puis entre fils ; les quêtes de pouvoir des uns et des autres ; les influences silencieuses ; les déboires habituels des personnages de tragédie.

    C’est toujours beau et prenant de voir une famille se déchirer — en tout cas ça marche bien avec moi — et ça mène surtout à un sacré bazar dans le royaume dans ce cas-là. On comprend vite que le seigneur Hidetora est un seigneur de guerre et que les conquêtes ont une place importante dans sa gouvernance. Ses fils sont bien les successeurs de son œuvre et, malgré des personnalités très différentes les unes des autres, la violence est au cœur de leur mode de vie. Et très vite, on va voir un fils affronter son père, et c’est sûrement un des moments les plus incroyables du film.

    Kurosawa est un réalisateur qui peu avoir une approche très théâtrale du cinéma : Rashomon (1950) en est un parfait exemple. Mais il n’en reste pas moins un réalisateur aux nombreuses réalisations épiques, et Ran est surement le meilleur étendard de cette facette du cinéaste.

    La bataille qui verra s’affronter deux fils face à leur père, jusqu’à la destruction de son château et son exil, est une des batailles les plus incroyables que j’ai pu voir au cinéma. Les couleurs très marquées des différentes factions facilitent la compréhension des mouvements de troupes. Les différents types de soldats — cavalerie, infanterie, archers et commandements — apportent tous un peu à la rage déferlée sur le château du père Hidetora.
    La violence des armes et la résistance du père sont magistralement filmées. Les flammes et le sang rouge paraissent éclatants sur le côté gris sombre du château et des plaines environnantes.
    La déchéance du seigneur Hidetora est magistrale : lui qui sort de son château en feu, fend la foule qui l’observe et se méfie de cet ex-seigneur de guerre, puis s’engage seul et fou sur les terres volcaniques qui entourent le château sous le regard de son fils. C’est sûrement la scène la plus importante du film.

    La deuxième bataille sera beaucoup moins impressionnante, même si les plans des cavaliers qui tombent sous le feu des arquebuses cachées dans la forêt ont sûrement inspiré de nombreux réalisateurs, de Ridley Scott dans Gladiator (2000) aux réalisateurs de Game of Thrones (HBO, 2011-2019). Le film traite des déboires de l’homme, de sa soif de pouvoir, de l’asservissement de son prochain, même au sein de sa propre famille. De gloire et de déchéance.
    Les arquebuses du film laissent entendre la capacité que l’homme a de s’accaparer la technologie à des fins de violence : Kurosawa en fait une métaphore des armes nucléaires.

    Quant à nos personnages, seul Saburo, qui affronte initialement verbalement son père, sera le plus fidèle. Les deux autres fils ayant juré la perte d’Hidetora.
    Le bouffon du roi, quant à lui, est un personnage très important du film. Incarné par Shinnosuke Ikehata (aussi connu sous le nom de Peter en raison de ses traits similaires à ceux de Peter Pan), il rappelle la loyauté due au seigneur malgré sa déchéance et sa folie. Mais il est aussi un personnage presque hors intrigue qui critique la société et les liens unissant les différents protagonistes. Son androgynéité est un symbole important de son rôle de bouffon : on le croit espiègle et farceur, mais il sait être sévère dans le regard qu’il porte sur sa situation.

    Shinnosuke Ikehata


    Le personnage aveugle de Tsurumaru, tout aussi androgyne, est lui aussi central dans notre compréhension et dans la critique des situations présentées par le film. La fin du film le laisse face à un précipice qui semble l’attirer comme unique solution à la violence des hommes, lui qui a été rendu aveugle et orphelin par Hidetora durant son enfance.

    Ran est un film grandiose, même s’il est difficile de le regarder comme un simple divertissement. On est face à une œuvre longue et lente qui doit être perçue comme une œuvre d’art plutôt que comme un film quelconque, et donc on se doit de lui offrir une autre attention qu’une attention active.

    À l’époque des flux permanents de vidéos de vingt secondes — parfois même divisées en deux pour offrir un divertissement au divertissement — Ran peut être indigeste. Mais il n’en reste pas moins une œuvre majeure du cinéma épique et du cinéma tout court.

    La trace qu’il a pu laisser chez les cinéphiles est immense, et l’inspiration qu’il a pu donner, que ce soit dans la licence Star Wars, Kill Bill, Princesse Mononoké ou simplement en citation pure dans de nombreux films par l’intermédiaire d’une phrase ou d’une image.

    (Big up à @aamorphophallus sur Twitter pour la capture des screens ci dessus.)

    Ce film est un chef-d’œuvre et j’ai bien fait d’attendre aussi longtemps pour le voir dans les meilleures conditions. Bravo à mon co-visionneur Quentin, qui s’est ennuyé comme jamais auparavant devant le film.

    Je vous laisse avec ce petit diaporama d’affiches plus ou moins officielles.

  • Marty Supreme (Joshua Safdie, 2025)

    Oui, on va en parler. Faites comme si vous n’aviez pas tout déjà lu ou vu à propos de ce film.

    Pour faire court, Marty Supreme raconte l’histoire de Marty Mauser, un joueur de ping-pong talentueux qui fera tout pour devenir le meilleur joueur du monde, quitte à tout perdre.

    Marty Supreme est le premier film solo de Joshua Safdie après la séparation artistique du duo qu’il composait avec son frère Ben Safdie. Ils avaient réalisé une demi-douzaine de films ensemble, dont l’excellent Uncut Gems (2019) et le moins bon Mad Love in New York (2014). Ben n’est pas en manque de succès depuis qu’il travaille en solo car il a récemment réalisé The Smashing Machine (2025), qui a remporté la Mostra 2025 du meilleur réalisateur. Bref, pas de jalousie de succès entre les deux frères, revenons-en à Joshua Safdie et Marty Supreme.

    J’aurais adoré ce film si ce n’était pas une pyramide de Ponzi de séquences et de situations qui finissent par fatiguer le spectateur, lassé par sa longueur malgré le rythme. Le film commence par une exceptionnelle séquence d’introduction qui rappelle tout le style de réalisation de Josh Safdie : lumières travaillées, esthétique colorée, rythme de parole rapide et percutant. Le personnage est campé, avec sa verve et ses lubies : ping-pong, sexe et obsessions.
    C’est beau, les scènes d’intro. Petite dédicace à la scène d’intro du film Le Royaume de Julien Colonna, meilleure scène d’intro de 2024.

    Timothée Chalamet, supposé nouvelle icône du cinéma américain selon à peu près tous les médias du monde et selon lui-même, est plutôt bon dans son rôle. J’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas considérer la prouesse d’un acteur uniquement sur les scènes de furie comme on peut le voir souvent avec Daniel Day-Lewis ou Jake Gyllenhaal, mais aussi sur les scènes de joutes verbales, les silences mutiques et leur capacité à transmettre les émotions avec le moins de paroles possibles. Le crachat maladroit de Michael K. Williams dans The Wire (David Simon, 2002-2008) me semble plus pertinent que les postillons de DiCaprio dans Le Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2015), quitte à rester dans une comparaison baveuse du jeu d’acteur.
    Alors j’attendais Timothée au tournant, lui qui serait le nouveau Pacino. Et honnêtement, je n’ai pas été déçu. Il sait être convaincant dans ses argumentations quand il se retrouve à devoir vendre ses mensonges et sait aussi susurrer des mots d’amour au téléphone à la belle actrice dont il a trouvé le numéro de chambre d’hôtel. Quand la folie le prend et qu’il hurle et s’agite, il reste conforme avec ce qu’on attend de son personnage.
    Bref, il n’est pas le problème principal du film. Je ne répondrai pas à la question du « mérite-t-il l’Oscar ou non ? » car mon coeur est dirigé vers DiCaprio avec Une bataille après l’autre (Paul Thomas Anderson, 2025).

    L’entièreté du film reprend des codes habituels des films réalisés par Josh Safdie. À commencer par les personnages secondaires et leurs sales gueules (ndr : on peut être beau et avoir une sale gueule). J’ai eu un peu honte de ne pas reconnaître Abel Ferrara en mafieux ami des chiens, ses dents abîmées prenant pourtant toute la place à l’image. On voit aussi une flanquée d’acteurs secondaires plus ou moins reconnaissables : George Gervin, considéré comme un des 50 meilleurs joueurs all time en NBA, mais aussi le funambule français Philippe Petit dont les exploits ont été retracés dans le film The Walk (Robert Zemeckis, 2015).

    Mais c’est Kevin O’Leary qui prend toute la lumière des personnages secondaires, avec son rôle de Milton Rockwell, baron de l’industrie du stylo. Kevin n’est pas acteur dans la vie mais homme d’affaires et personnalité de la télévision. Vu son CV et son amitié pour Trump, on espère ne pas le voir se présenter aux prochaines élections américaines ; cela dit, il a déjà une bien meilleure filmographie que l’actuel président. Son avidité et sa méchanceté en font le grand méchant du film et rappelle qu’il ne faut pas différencier l’homme de l’artiste, au vu de ses récents propos glorifiant les méthodes fascistes de l’ICE.

    On notera le retour de Gwyneth Paltrow, qui est exceptionnelle dans son rôle d’épouse ennuyée Auet d’actrice éplorée. Elle, qui avait quitté le cinéma depuis 2019 et la fin de la licence Avengers (Whedon/Russo 2012-2018). On la retrouve dans un rôle un peu plus noble (no offense, j’adore Endgame), et sa romance avec Marty est plaisante à voir tant elle est romanesque, fragile et interdite, un amour qui se vit quand le mari dort.

    On dira aussi bravo au rappeur Tyler, The Creator, qui joue très bien son rôle de conman/meilleur pote, premier film pour lui plutôt réussi. Il rappelle — et c’est normal — Mos Def tant par ses traits et sa coupe défrisée que par son rôle espiègle et maladroit.

    Pour revenir aux codes de réalisation de Safdie, on observe aussi la représentation habituelle de la rue et de New York à travers ses quartiers populaires. L’agitation de la rue et des quartiers juifs de New York rappelle le bazar des rues de Little Italy dans l’épisode 2 du Parrain de Coppola (1974).
    Cris, fumées, étals de marchandises et klaxons en font un environnement aussi prenant que pesant. La rue est un lieu de passage dans Marty Supreme alors qu’elle était le lieu d’action principal dans Mad Love in New York ; cela dit, elle est aussi un espace qu’on veut fuir, beaucoup des mensonges de Marty étant destinés à ne pas finir par dormir dans la rue.
    Au passage toujours intéressant de voir la mise en scène des communautés juives américaines. C’est une diaspora, d’autant plus à New York , qui a toujours été représentée au cinéma et dont les traits sont toujours hauts en couleurs et en éloquence. De Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984) à Jewish Connection (Kevin Asch, 2010) en passant par certaines séquences de Snatch (Guy Ritchie, 2000), la mafia juive américaine, entre ses bijoutiers et ses traditions religieuses, a toujours su être un sujet de films et d’intrigues — d’autant plus pour Josh Safdie, qui a côtoyé les diamantaires de Manhattan et en a fait l’intrigue principale de son film Uncut Gems.

    Bon, Timothée est top, la lumière et les couleurs sont top, les seconds rôles sont top, l’environnement est top… alors où est le problème ?

    Le film superpose trop de scénarios différents. Entre la quête de gloire de Marty, ses déboires amoureux entre une actrice déchue et une jeune copine d’enfance, ses idées de business, sa famille complexe et tout un tas d’autres déboires canins ou financiers, on se perd dans tout ça. On se fiche d’une bonne partie de ces séquences et le film prend affreusement en longueur.

    Le rythme, qui fait la joie du spectateur en début de film, finit par essouffler ce même spectateur qui regarde la course se poursuivre avec lassitude. La gestion du temps est aussi incertaine que celle du portefeuille de Marty : une séquence d’une soirée prend autant de place que celle d’une semaine entière et on se demande si la narration dure un mois ou quelques jours. La pyramide de situations s’effondre et, peu à peu, on commence à s’ennuyer.

    C’est dommage : 30 minutes de moins et quelques rebondissements supprimés, et on serait face à une bombe rythmique, tout comme Anora, Pusher ou Birdman. En comparaison, Une bataille après l’autre tient un rythme parfois similaire et sait nous porter tout le long du film car le dessein final est visible et bien distinct. Dans Marty Supreme, on se perd dans les objectifs, certains paraissant irréels et d’autres étant imposés car ils sont le résultat des roublardises de Marty.

    Cela dit, bien vu de réussir à nous faire aimer les scènes de ping-pong : entre la lumière, la théâtralisation des réussites ou des échecs et la beauté de l’esprit sportif, on adore alors que bon… Ping, pong. Re-ping, re-pong.
    Faut savoir bien mettre ça en scène, quoi.

    Petite digression : c’est la maison de production A24 qui produit le film, comme plusieurs autres réalisations de Josh Safdie. A24, si vous m’entendez, continuez. Civil War d’Alex Garland (2024) est sûrement dans mon top 10, et j’adore un paquet de vos productions cinéma et télé. De Moonlight à Euphoria, de Midsommar à La Zone d’intérêt, le cinéma a de beaux jours devant lui.

    Bref, le film est super, vraiment, mais on se perd dans les intrigues et le rythme. Josh, tu es un super réalisateur et la fin du duo que tu composais avec ton frère n’a pas su entacher la réussite de tes productions. Bravo à Marty Bronstein, monteur et scénariste qui, une fois de plus, nous fait virevolter.

    Timothée sera sûrement un grand acteur et il est déjà très bon sur certains points, mais laissons le temps au temps. De toute façon, aux Oscars, il y a Benicio Del Toro vs Sean Penn et c’est là que se joue le vrai fight de l’année.

  • Un 8 mars à Toulouse

    Parce que ta mère, ta sœur, ta douce ou ta pote. Parce qu’on tue, qu’on viole, qu’on esclavagise, qu’on menace, qu’on ne respecte pas. Parce que les luttes sont transversales. Parce que 52% de l’humanité.

    Fais de ton mieux chaque jour, et rendez vous le 8 mars prochain.

  • Billet du ronchon: Flares et saletés.

    L’immersion du spectateur a toujours été un sujet de réflexion au cinéma, et ce depuis ses débuts. On se souviendra de la « première séance de l’histoire » qui s’est, selon la légende, transformée en scène de panique, les spectateurs croyant voir un train venir à leur rencontre. Certains films tentent d’emporter le spectateur avec leurs personnages : Gerry de Gus Van Sant (2002) semble perdre le spectateur autant que ses personnages, et Dunkerque (Christopher Nolan, 2017) et son son oppressant font venir les spectateurs sur des plages bombardées du Nord.

    Les salles de cinéma, quant à elles, sont de plus en plus confortables, l’acoustique de plus en plus feutrée et les systèmes sonores de plus en plus pointus (ou puissants selon certains). Quant à l’intérieur des productions, tout est fait pour être le plus conducteur possible, d’une part et d’autre part de la narration, visuellement comme narrativement. Le Cinémascope, la 3D ou l’IMAX en sont des exemples des plus marquants, mais il en existe d’autres plus spécifiques et marginaux (cf. les sièges du Futuroscope ou les cinémas « odorama »). Mention spéciale à la Géode de La Villette dans laquelle enfant j’ai pu voir La légende de l’étalon Noir (Simon Wincer, 2003), quelle expérience.

    The sphère à Las Vegas

    Quand on parle d’immersion, on parle aussi souvent du quatrième mur. La saga Deadpool (Miller, Leitch, Levy, 2016, 2018, 2024) est devenue le nouvel étendard de ce « blasphème », même si le fait n’est pas nouveau. Les grands réalisateurs ont toujours pris soin de jouer avec ce parjure qu’est le regard caméra, et on se souvient du clin d’œil clôturant la carrière d’Hitchcock (Complot de famille, 1976), ou de celui des 400 Coups (Truffaut, 1959). Petit aperçu des meilleurs.

    Les plans en première personne (ou POV) sont aussi légion dans le cinéma. Le monologue culte de La 25e Heure de Spike Lee (2002), les visions ectoplasmiques d’Enter the Void (Gaspar Noé, 2009) ou le plus fameux des films en première personne: Hardcore Henry (Ilya Naishuller, 2015). Et toutes ces petites actions n’ont jamais vraiment dérangé les spectateurs, à commencer par ma propre personne. J’ai toujours adoré voir les réalisateurs jouer avec le spectateur en le confrontant directement à l’histoire et en l’invitant presque à intervenir.

    Hardcore Henry, film tout en vision à la première personne.

    Mais s’il est une chose qui m’a tout le temps crispé au cinéma, ce sont les éclaboussures sur la caméra !
    L’eau, la boue, le sang ou tout autre liquide qui se retrouve projeté sur l’optique de la caméra et qui, de surcroît, en toute insolence, se permet d’y rester.
    J’ai toujours eu du mal avec ce genre d’aspect, d’autant plus que récemment j’ai commencé à considérer les flares comme similaires. Pour le humansplaining : les flares sont les reflets de lumières filmés ; on les retrouve sous différentes formes et couleurs (et ça se dit « flère »). On peut aussi les rajouter artificiellement en postproduction. Ils sont censés ajouter de la légèreté à l’image et apporter un peu d’onirisme à l’action. Une éclaboussure de lumière, en quelque sorte.

    C’est joli of course, et après ?

    Qu’en est-il de cette dégradation de la caméra et de cette sortie de l’immersion du spectateur ? Je comprends que certaines scènes explosives aient une incidence directe sur la caméra — on ne refera pas brûler tous les palmiers vietnamiens d’Apocalypse Now pour un peu de de boue sur l’objectif — mais certaines séquences de guerre, pour rester dans le même genre, s’appliquent volontairement à entacher la vision du spectateur à coups de jets de terre pour amplifier l’immersion.

    Il faut sauver le soldat Ryan, Steven Spielberg, 1998

    Est-ce que l’on considère notre vision comme omnisciente ? Sommes-nous présents ou juste spectateurs ? Quand les personnages sont immergés et que la caméra se retrouve flottante entre ciel et mer, sommes-nous nous aussi présents ? Si le personnage est face au soleil, pourquoi le spectateur se retrouve-t-il lui aussi ébloui par ce même soleil ?

    Les jeux vidéo ont souvent mis en place ces éclaboussures d’écran pour signifier une forme de faiblesse ou de mise à mal du joueur au sein du jeu. Les taches d’encre de Mario Kart ou la vision obscurcie dans la licence Call of Duty en sont des exemples marquants parmi tant d’autres. Mais le jeu vidéo a, lui, la volonté première de rendre l’action plus immersive puisqu’elle est décidée et incarnée par le personnage. L’épisode Bandersnatch (David Slade, 2018) de la série Black Mirror où l’on se retrouve à devoir choisir pour les directions du personnage est un autre exemple de transversalité entre jeu vidéo et cinéma. Cela dit, tout cela est décidé par un scénariste, un réalisateur ou un producteur.

    Le cinéma n’a pas la même vocation : le spectateur est invité à assister à une enquête. Dans un Hitchcock ; il peut avoir son avis, mais on ne lui demandera pas son aide comme à un enfant qui crierait « derrière toi ! » devant Guignol et Gnafron. J’ai crié « arrête ! » devant les coups de poing de Frank dans La 25e Heure, et personne ne m’a entendu !

    Bref.

    Le cinéma a toujours su se jouer, voire s’affranchir des codes le régissant, et régissant sa narration. Le regard caméra étant le point d’orgue de ces outrages, même si l’on se retrouve de plus en plus à converser avec les personnages brisant le quatrième mur à tort ou à raison.

    J’accepterai toujours le regard qui s’illumine dans Memories of Murder (Bong Joon-ho, 2003) ou le regard éteint d’Amalric dans Un conte de Noël (Arnaud Desplechin, 2008).
    J’accepterai souvent l’onirisme des flares dans Step In (Sylvain White, 2007) ou dans Drive (Nicolas Winding Refn, 2011).
    J’accepterai parfois les tunnels que me met Edward Norton dans Fight Club (David Fincher, 1999).
    Le cinéma pourra toujours me demander mon approbation dans JFK (Oliver Stone, 1991) ou mon silence dans Psychose (Alfred Hitchcock, 1960).

    Mais par pitié, nettoyez vos caméras crasseuses !

  • L’innocence (Hirokazu Kore-eda, 2023)

    J’ai du mal à commencer cet article. J’ai très envie d’en écrire un autre sur une série dont je tairai le nom mais qui met en scène un cheval en quête du bonheur (non, c’est pas Spirit de DreamWorks), mais je vais quand même parler un peu de ce film. Quelques jours après avoir vu Rashomon d’Akira Kurosawa (1950), j’ai l’occasion de revoir un film qui met en scène une triple perception d’un même événement — ou d’une suite d’événements — et surtout sur l’enfance et son monde impénétrable.

    Le film met en scène Minato, sa mère Saori et son professeur M. Hori. Le jeune Minato a des difficultés scolaires et des comportements étranges depuis quelque temps. Sa mère, veuve, décide d’interpeller le personnel enseignant suite aux révélations de Minato sur le comportement violent supposé de son professeur, M. Hori. Ce dernier, malgré son attitude désabusée face à la situation, semble se défendre de tout comportement violent. Trois actes s’enchaîneront et chacun mettra en scène une perception différente des situations endurées par le jeune Minato.

    Comme dit précédemment, trois regards différents : celui de la maman, puis du professeur, puis la réalité vécue par Minato. Le film exprime parfaitement la différence entre la perception biaisée des parents sur le monde des enfants et les faits. La mère semble croire au pire et persuade son enfant en ce sens, ce qui pousse parfois son propre enfant à lui mentir pour éviter de raconter sa réalité. Le professeur, lui, sous un angle plus scolaire, croit voir des actes de harcèlement tout en défendant sa propre réputation salie sur la place publique. Minato, quant à lui, nous montrera une réalité cachée, presque taboue, ce même tabou qui le pousse à mentir. Le film, au-delà de la question des tabous sur lesquels je reviendrai, semble mettre en scène la façon dont les adultes perçoivent certaines situations à travers leurs angoisses et leurs craintes irréelles. Le monde des enfants reste souvent impénétrable pour nous : il a ses propres codes et une logique différente de la nôtre. Notre propre enfance étant révolue, notre regard et notre poésie ayant été amoindrie par le temps, l’école et autres pièges, nous avons perdu notre âme d’enfant et nous ne pouvons plus vraiment comprendre certains comportements.

    De plus, le film apporte une critique acerbe de la rumeur, de la capacité que nous avons d’imaginer le pire de la part d’un tiers. Et quand ce tiers est bien désigné, de tout lui faire subir sans même avoir à prouver sa culpabilité. Comme dans M le Maudit (Fritz Lang, 1931), la rumeur se répand de bouche à oreille. Et là les réseaux sociaux n’aident pas les choses, d’autant plus quand ce sont des enfants qui les utilisent.

    Le film est dans un premier temps dramatique, presque pesant : quelles sont les difficultés endurées par le petit Minato ? Mais est-il en fait la vraie victime de cette histoire ?
    La troisième partie finit par rendre sa légèreté au film qui devient presque onirique. Il nous emmène dans les mondes inaccessibles de l’imagination des enfants. Des mondes de rires et de joies auxquels nous ne sommes pas conviés. Il traite aussi de l’amour, un amour de garçons qui, dans une société comme le Japon — d’autant plus chez des enfants — reste un sujet extrêmement tabou. Notre société occidentale n’est pas épargnée par ces peurs et ce tabou : il est d’ailleurs sujet d’attaques certaines luttes homophobes et transphobes. L’Homme ne naîtrait pas homosexuel mais le deviendrait selon certains, et l’enfance serait en danger selon ces mêmes fous. lol.

    En définitive, c’est un film magnifique, qui vaut le coup d’être vu et comme beaucoup j’ai été très marqué par un plan de vitre sale vu dans le film. C’est bizarre mais croyez-moi, ce plan est magnifique ! Je vous laisse aller jeter un œil sur ce très joli film qui est le premier que je regarde ce réalisateur ô combien encensé. J’attends de voir d’autres productions !

    Pour information, il s’agit d’un des derniers films sur lequel a travaillé le compositeur Ryuichi Sakamoto. Il aura été le compositeur du thème très connu de Furyo (Nagisa Oshima, 1983), mais aussi de Talons aiguilles (Pedro Almodóvar, 1991) et de The Revenant (Alejandro González Iñárritu, 2015).
    Il restera un des plus grands compositeurs du cinéma avec Hans Zimmer, Gustavo Santaolalla, Ennio Morricone, John Williams, Nino Rota ou Michel Legrand (cocorico).
    J’ai découvert son travail sur un sample de PNL, encore une preuve qu’il ne faut pas sous estimer le rap français comme vecteur culturel.

    Si ce type de schémas narratifs vous plaît, je vous renvoie au film A House of Dynamite de Rebecca Ferguson (2025), présent sur Netflix, une sorte de Dr Folamour (S. Kubrick, 1964) en moins satirique mais tout aussi pertinent.

    J’ai eu l’occasion de regarder L’innocence dans le cadre de Ciné Ciné 7, le ciné-club de l’espace Job à Toulouse. C’est un beau lieu et une belle programmation, et il me paraît important d’empêcher la disparition des ciné clubs en France alors n’hésitez pas à y passer un de ces 4 ! Leur programme est disponible ici.

  • La playlist de Mars

    Disponible ici même.

    Aucun thème ce mois ci, mais allez voir mon article sur le Laid Back pour un peu de rab.

    Bleed It Out – Linkin Park : Je suis un enfant des années 2000, que voulez-vous.

    SCARLAZNAVOUR – Beeby : Frère sombre et talentueux du solaire et talentueux Luidji.

    Instructions – Meryl, Theodora : Ex-toplineuse de l’ombre et boss lady, ça fait bon mélange.

    Big Poppa – Notorious B.I.G. : Toujours trop fort.

    Ever Since U Left Me – Max B, French Montana : Je rattrape mon retard sur Max B depuis sa libération.

    Till I Get There – Lupe Fiasco : J’adorais cet album et il est resté plutôt bon.

    The Boy Is Mine – Brandy, Monica : Pourquoi ce son passe de partout sur les ondes ?

    LO QUE PASO A HAWAII – Bad Bunny : Le spécial Bad Bunny de Mehdi Maïzi est vraiment top

    Schémas monotones – Edge : Il chante, il rappe, il est stylé, où est le succès ?

    Blackberry Molasses – Mista : Soi-disant dernier son écouté par 2Pac, classique mais pas en Europe.

    Coca Vegan Sans Bulle – Gizo Evoracci : Gizo est un personnage de film, son son en est la BO.

    Casamigos – Jok’air, Kaaris, Ogee : « Ouin, ouin, ouin, le SAMU, j’rafale sur eux en flux tendu »

    2006 – Asfar Shamsi : Découvert par ma chérie d’amour. Nostalgie quand tu nous gagnes.

    LICHTER AUS – makko, Miksu / Macloud : Branchez-vous rap allemand.

    The Girl From Ipanema – Antonio Carlos Jobim, Frank Sinatra : J’suis en période Sinatra

    A Long Walk – Jill Scott : J’écoute ce son depuis 20 ans, découvert grâce à mon cousin Léo.

    Pale Blue Eyes – Velvet Underground : Allez voir Perfect Day de Wim Wenders.

    Nebraska – Bruce Springsteen : Dédicace au veilleur de nuit du Sofitel.

    Outro – Drake, Chilly Gonzales : Drake n’a rien fait d’autre qu’ouvrir une bouteille sur ce son.

    Des bisous sur vos tympans.

  • Take Shelter (Jeff Nichols, 2011)

    Pendant longtemps, j’ai considéré les mots finissant en –isme comme des moyens pour les hommes de s’élever à des conditions supérieures à la leur, par des moyens physiques ou intellectuels tournés vers ces mots. Complotisme, fanatisme, extrémisme, survivalisme, et autres trucs en -isme.
    Cette théorie sur la grammaire française est vraiment bancale, l’humanisme à lui seul pourrait la détruire, mais elle laisse entrevoir l’idée que souvent de nombreuses personnes soucieuses de leur propre situation financière, sociale ou sociétale voient dans toute forme d’engagement un moyen d’évoluer, de rencontrer l’autre et de trouver un sens ou un but à leur propre existence.
    Trop souvent, ces quêtes d’évolution deviennent des terrains fertiles à la folie, et parfois le carburateur-accélérateur de psychoses déjà établies et non traitées. Take Shelter me semble être une juste mise en scène de cette réflexion.

    Le film met en scène Curtis, un ouvrier du bâtiment, et sa famille composée de sa femme Samantha, femme au foyer, et de sa fille Hannah, atteinte de surdité. Curtis est agité et passe de très mauvaises nuits depuis peu, durant lesquelles les cauchemars se répètent. Très souvent, une tempête passe au-dessus de son environnement et recrache une pluie jaunâtre qui rend les gens fous et agressifs. Dans un premier rêve, son chien l’attaque, puis des passants, puis son meilleur ami… Ce climat anxiogène rend le quotidien de Curtis difficile, car il redoute l’arrivée de cette tempête. Inquiet de ses propres symptômes d’anxiété, il entame différents travaux d’aménagement de l’abri anti-tempête présent dans son jardin tout en commençant à s’alarmer de sa propre santé mentale.

    Au fur et à mesure du film, on commence à percevoir les raisons de ces rêves et de cette angoisse nouvelle : il s’avère que la mère de Curtis est elle aussi touchée par des symptômes de paranoïa et de schizophrénie, ce qui a abouti à son internement depuis quelques années. De plus, le handicap de sa fille renforce la responsabilité de protection qu’il croit devoir adopter face aux intempéries présagées.

    Pendant longtemps, j’ai cru que le film était un sous-texte sur l’invasion en Irak, mais je n’avais pas vu plus de la moitié du film. En le revoyant, j’ai cru que le film était  un pamphlet écologiste, les différentes activités professionnelles de Curtis laissant penser à de l’extraction de gaz de schiste — que nenni. J’ai cru voir une critique de la peur à l’américaine. On se souvient de l’après-11 septembre et des lettres empoisonnées, ou du racisme ambiant de l’Amérique depuis 25 ans (et plus), mais pas totalement. Le film traite dans un premier lieu de la capacité des hommes à s’enfermer dans un mutisme qui accentue leur propre enfermement dans des difficultés liées à la santé mentale.

    Curtis et sa tête de grenouille (avouez-le) sont la parfaite représentation de la capacité que l’homme a de s’enfermer dans ses propres travers plutôt que de s’ouvrir aux gens qui lui sont chers. À sa décharge, il entamera une thérapie et se posera parfois les bonnes questions, mais son déni face aux interrogations de son épouse n’aidera pas à l’amélioration de sa santé. La construction de son abri anti-tempête ne fera qu’enfoncer le clou. Résultat : endettement, perte de son emploi, de ses amis et conflits dans son couple.

    La paranoïa étant une maladie contagieuse, on verra que, malgré la lucidité de sa femme et l’innocence de sa fille, ces dernières finiront par être touchées elles aussi par des frayeurs similaires à celles de Curtis. Peut-être est-ce le propos du film : la capacité que la peur a de se répandre facilement dans des cerveaux déjà fatigués ou affaiblis par des vies difficiles. La question de la peur, du terrorisme par exemple, peut s’étendre. Combien de lois d’anticipation ont pu être votées aux États-Unis pour empêcher des incidents qui ne sont jamais arrivés ? Le présent nous le montre bien avec Trump et ses sbires qui font régner la terreur dans une logique de « sait-on jamais ». Cela dit, le film est tourné dans l’Ohio, un État franchement touché par les tempêtes d’ailleurs devenu le terrain de jeu des chasseurs de tornades. Est ce une raison de vouloir s’arrêter de vivre, de vivre dans la peur, et de laisser cette même peur dépasser les frontières de l’Ohio ?

    Un paquet de théories existe sur la fin de ce film ; permettez-moi d’en rajouter une.
    Dans les rêves de Curtis, c’est une pluie jaune qui rend fous les gens. Ce qui est curieux, c’est de voir la répétition avec laquelle on peut apercevoir des liquides jaunes ingérés par les personnages du film. Le jus d’orange de très mauvaise qualité au petit-déjeuner, ou le jus ingurgité par l’amie de Samantha à plusieurs reprises. Ce liquide qui est la source de tant d’agressivité dans les rêves de Curtis ne serait-il pas aussi présent dans sa réalité ?

    Petit mot de la fin : ne laissez pas les méchants –ismes prendre le dessus sur vos vies. N’ayez pas peur de parler de ce qui vous perturbe à vos proches, et faites-vous accompagner au besoin.

  • Rick Ross et Pavarotti, parlez moi de laid-back.

    « La trentaine, c’est doux comme un couplet de Rick Ross » – Philéas Diacoyannis (2025)

    Depuis quelque temps, précisément depuis le couplet de ce bon vieux Rico sur «Scottie Beam» de Freddie Gibbs et The Alchemist, je suis obsédé par le laid back. Mais qu’est-ce que le laid back ? Est-il vraiment un style de rap ? Ai-je inventé une fumeuse théorie ? Et voulais-je juste partager une nouvelle playlist ? Eh bien oui, majoritairement, mais pas que.

    Je ne connais pas bien la carrière de Luciano Pavarotti, même si j’ai toujours été curieux de ses capacités vocales. Cela dit j’ai toujours adoré les photos de lui dans sa vie de tous les jours, en chemise hawaïenne, traînant son poids dans un hamac au bord de l’eau, dans une villa italienne, et se sustentant des meilleurs plats. J’ai toujours adoré ce mélange entre le côté élitiste de son art et la simplicité populaire de son art de vivre.

    Et le laid back dans tout ça ?

    Littéralement traduisible par « décontracté, tranquille », qui d’autre qu’un rappeur pour incarner ce flegme permanent et cette capacité à nous parler de viande maturée et de piscines à débordement sans nous rendre affreusement jaloux ?

    Incarné par JeanJass, Edge, Ateyaba, Disiz, ou bien, de l’autre côté de l’Atlantique, par Rick Ross, Anderson.Paak, Drake ou bien sûr Roc Marciano, le laid back est un style de rap que je viens d’inventer. Il se caractérise par des lignes de basses imposantes mais suaves, des flows lents presque soupesés, des rythmiques soul/R&B/Southside mielleuses et des propos épicuriens mais pas bling-bling. Par contre, ne me lancez pas sur les samples, on va y passer des heures.


    Au revoir Lamborghinis et villas miami-esques, parlez-moi de pâtes alle vongole, de la finale de LDC en 2006, de limoncello et de couchers de soleil. Des plaisirs un peu plus accessibles quoi, avec une pointe de mélancolie qui fait toujours plaisir. La version américaine est quelques tranches d’imposition au dessus mais reste rattaché à ses mêmes plaisirs simples, certains l’ont appelé Cigar Music mais ça aussi c’est une appellation bancale.

    Sincèrement, après le rap BCBG des années 2010, ou les drilleurs cagoulés des années 2020, je suis content d’un retour à des valeurs plus sympathiques même si j’ai adoré les deux dernières décennies de rap. Si mes années montpelliérainnes ont su m’apprendre le chill ; mon arrivée dans la trentaine s’est, quant à elle, faite sous le signe du laid back en bounçant dans mon salon tel un gros daron des balkans.

    Bref, cet article n’est qu’une vaste fumisterie puisque Rico et Luciano sont multimillionnaires, mais je tenais à vous parler des photos de Pavarotti, du couplet de Rozay et des prods de JeanJass.

    Dans une époque faite de stress et d’angoisse, laissez vous porter par les propriétés apaisantes du laid back. Branchez votre enceinte, prenez un verre, prenez le soleil, et prenez soin de vous.

  • Cinq dans tes yeux, par Hadrien Bels

    Si Marseille était un millefeuille, que les plongeurs du CNM étaient le glaçage et que les vendeurs du marché des Crottes étaient la base de pâte feuilletée, à quel étage situerait-on les artistes ?

    Je suis très mauvais pour parler de littérature. Par contre, je suis vachement bon pour parler de Marseille, donc un bouquin sur Marseille, je devrais m’en sortir.

    Cinq dans tes yeux est le premier livre d’Hadrien Bels, jeune homme du Panier qui est passé par un paquet d’activités avant d’écrire ce premier livre. Coincé entre la culture populaire de son environnement et l’héritage culturel de sa famille, le roman, qui se veut majoritairement autobiographique, raconte les déboires de Stress, un jeune vidéaste marseillais à la recherche de financeurs et de sa place dans un environnement complètement bouleversé depuis ces dix dernières années, le tout entrecroisé de souvenirs de sa jeunesse dans les années 90/2000.

    Cent ans après la disparition du quartier du Vieux-Port, détruit par le régime de Vichy dans les années 40 et la déportation des populations locales, un nouveau type d’envahisseurs a commencé à grignoter la cité phocéenne. Avec un regain d’énergie depuis le Covid. Coffee shops et galeries d’art ouvrent de toutes parts et le centre-ville marseillais change de gueule. Mais quid de Cinq dans tes yeux ?

    Le roman traite de nombreux sujets mais offre une approche plutôt globale de Marseille telle qu’elle a pu être et telle qu’elle devient. Les catégories sociales changent, tout l’environnement marseillais évolue et se voit écrasé par une gentrification parisienne présente aussi dans la culture. C’est là tout le propos du livre : comment être le fruit d’un environnement qui a attiré des populations qui ont fini par changer cet environnement ?
    Je suis né juste ici, mais on a repeint les murs, changé les meubles, et les voisins ont déménagés. Suis-je encore né ici ? Philo ou pas philo ?

    Autre question posée dans le livre : comment être un artiste dans une ville pauvre et donc dépendante de fonds extérieurs ? D’autant plus dans une ville remplie d’artistes qui n’ont pas conscience de l’être.
    Les situations vont légèrement mieux depuis les années 2010. Marseille, le Marseillais et la Marseillaise ne sont plus les objets de moqueries extérieures, et ils en ont conscience. Ils revendiquent cette identité trop souvent raillée, et les annonceurs l’ont compris. De la mode aux voyagistes en passant par le cinéma, Marseille est devenue un objet de fantasme ultra-médiatisé que l’on s’arrache et que l’on promeut. Sans vraiment porter attention aux objets de cette promotion : la population locale, le nerf de ce marketing. Quelle place laisse-t-on aux artistes locaux dans une ville qui se construit sur des fonds de subventions parisiens ? Les tournages importent des équipes parisiennes, la cuisine locale s’oublie dans des gastronomies anglo-saxonnes ou fusion, le tourisme promeut un Marseille illusoire ou révolu et les institutions culturelles promettent l’ailleurs comme étendard de programmation en oubliant qu’à Marseille, l’ailleurs est la base de l’ici. (elle est technique celle là).

    Que reste-t-il donc à Stress à part ses souvenirs, lui qui reste coincé dans le présent et incertain de son avenir ?

    En tant que jeune Marseillais, c’est ce que je trouve aussi extrêmement percutant et pertinent, c’est la capacité du livre à raconter la jeunesse. Entre les bêtises, les liens qui se font et se défont, les origines familiales et le reste, tout ça n’est que vécu et ça se sent. Ce qui est triste et universel, d’Hadrien Bels à Akhenaton dans Comme un aimant jusqu’à SingeStudio dans sa propre vie, c’est la suite de la jeunesse : les amitiés qui s’estompent, les travers qui se renforcent, le mutisme, la folie, la mort ou la décrépitude aiguë des amis d’antan.

    Ce livre pose un regard lucide sur les classes sociales, le melting-pot marseillais, la jeunesse, le renvoi des populations populaires vers les quartiers périphériques. Punchline sur punchline — parce que c’est écrit par un mec qui a du répondant — on trouve une vraie critique de la ville et de ses travers, bien avant l’arrivée des Venants, parisiens de classe sociale supérieure détenant pouvoir décisionnaire et fonds pécuniers sur cette ville qui ne produit rien si ce n’est du folklore et des rêves.

    C’est drôle, c’est finement amené et c’est très, très observateur. J’ai sillonné les rues du livre bien avant sa parution et seul un gros marcheur sans vrai but, mais avec les yeux levés, pourrait vous parler aussi bien de la rue qui descend de la gare vers National, du haut de la Canebière et son magasin Orientissimo, du toit de la Friche et son logo “On Air”, ou de ce regard que les Venants portent sur les Marseillais (mais comme disaient certains amis disparus, « c’est des bandeurs« ).

    Cinq dans tes yeux est un livre à offrir à tout jeune Marseillais, à tout Venant qui se croit trop vite chez lui, à tout parent qui ne comprend pas la dualité maison/rue de son minot.

    Des minots riches qui en font plus pour exister aux minots pauvres qui survivent à coups de blagues, de ceux à qui on a mis une arme dans les mains à ceux qui font des allers-retours à Aix pour étudier, de l’Estaque à Montredon, du Panier à Saint-Tronc.
    Marseille vous aime mal, mais soyez fiers d’être d’ici. Des fois on n’a que ça, mais c’est déjà être riche que de n’avoir que ça.