Comment parler de l’adaptation d’un livre en film sans tomber dans le point par point ? C’est facile avec Chien 51, il n’y a rien de commun entre les deux oeuvres.
Chien 51 de Laurent Gaudé est un très bon livre d’anticipation. Une critique prenante de la puissance des entreprises face à l’humain et même aux nations. Une critique de l’avidité et de la tyrannie des super-riches et de leurs envies de sécularisation des sociétés.
Autrefois, Zem Sparak fut, dans sa Grèce natale, un étudiant engagé, un militant de la liberté. Mais le pays, en faillite, a fini par être vendu au plus offrant, malgré l’insurrection. Et dans le sang de la répression massive qui s’est abattue sur le peuple révolté, Zem Sparak, fidèle à la promesse de toujours faire passer la vie avant la politique, a trahi. Au prix de sa honte et d’un adieu à sa nation, il s’est engagé comme supplétif à la sécurité dans la mégalopole du futur. Désormais, il y est “chien”, c’est-à-dire flic, et il opère dans la zone 3, la plus misérable, la plus polluée de cette Cité régie par GoldTex, fleuron d’un post-libéralisme hyperconnecté et coercitif. Mais, au détour d’une enquête, le passé va venir à sa rencontre.
Le livre est percutant. Il amène finement les révélations sur le passé de Zem, le personnage principal, et réussi, sous forme de flashs, à nous montrer des images d’archives d’un monde qui pourrait être le nôtre. Sa relation avec la policière de la zone 2 est conflictuelle mais reste intéressante dans les tensions puis la romance. Et la critique du système de zones et de la politique de GoldTex, malgré ses similarités avec de nombreuses œuvres du même acabit, d’Elysium (Neil Blomkamp, 2013) à Hunger Games (Gary Ross, 2012), reste efficace. Bref, le livre est super et il était un livre non pas facile, mais intéressant à adapter au cinéma.

Pourtant, l’adaptation de Cédric Jimenez est un fiasco, tant dans sa capacité à mal se réapproprier l’œuvre que dans le film en tant qu’entité propre, indépendamment du fait qu’il soit une adaptation. Le film se détourne complètement de l’histoire originelle et s’intéresse à tout autre chose, qui ne semble paraître que plus digeste pour la masse.
Dans un Paris futuriste, deux policiers que tout oppose doivent faire équipe pour retrouver le meurtrier de l’inventeur d’Alma, une intelligence artificielle qui surveille la population. Deux solitudes aux parcours chaotiques, projetées ensemble, à cent à l’heure, contre un adversaire inattendu.
Comme vous pouvez le voir, il n’existe que très peu de traits communs entre ces deux œuvres, simplement en comparant les deux résumés. L’idée de comparer point par point les deux œuvres ne serait que fastidieuse et peu lisible. Il semblerait d’autant plus que le réalisateur ait lui-même assumé avoir changé l’entièreté de la trame du livre pour n’en garder que l’univers. Réadapter la mégalopole du livre pour la transposer en un « Paris zonifié et hyperconnecté » ne fait pas vraiment rêver. L’organisation des JO de 2024 ayant des stratégies sécuritaires tout autant similaires !
La nouvelle intrigue du film à propos d’une IA anticipant les crimes n’est pas non plus une grande invention scénaristique : on rappelle que Minority Report (Steven Spielberg, 2002) est sorti en 2002 et qu’il n’est pas vraiment un film de niche. D’autant plus que ce type de scénario n’est pas forcément transposable uniquement à la mode futuriste : on compte pléthore de voyants anticipant les crimes de l’un ou l’autre dans quantité de films.

Toute la partie grecque du roman, qui donnait du background au personnage de Zem et faisait apparaître la volonté écrasante des super-firmes, disparaît. Ses combats militants avec elle. La mélancolie et la fatigue du personnage n’ont plus aucun fond. Et d’un homme qui s’est trahi et qui a plié devant le système, on se retrouve devant un Gilles Lellouche fatigué par son travail de flic de la BAC dans une zone supposément défavorisée. Ça ne vous rappelle pas un truc ?
C’est là un gros problème du film. Gilles Lellouche n’est qu’un « baqueux » de Vitry quand Adèle est une policière du 16e. Entourés par les drones et l’algorithme anticipatif de l’IA judiciaire, on les retrouve à errer dans une enquête sans fond ni substance.
Le choix des différents acteurs est tout autant parlant : le film tente de faire venir des acteurs qui ne semblent pas avoir ou trouver leur place dans un film qui ne leur correspond pas vraiment. La société de production Chi-Fou-Mi est coutumière des succès et sait faire venir le public par certains choix de production. Mais voir Artus en commissaire de police à cran, ou Romain Duris en ministre de l’Intérieur tout froid, ne donne pas plus de cachet au film, au contraire. Je tiens à souligner la présence de Lala &ce, rappeuse émérite, dont les premiers pas au cinéma ne sont pas anthologiques mais plutôt bien réussis pour le peu de tirades qu’on lui laisse. Thomas Bangalter, des Daft Punk, fait un coucou avant de prendre une balle ; on pourrait s’en passer mais il semble être partout. Lui qui a passé 25 ans à se cacher, on le croise partout ces temps-ci.

Autre vrai problème, à débattre cela dit : la romance entre le personnage de Zem et celui de Salia incarnée par Adèle Exarchopoulos. Le film sous-entend le début d’une petite relation amoureuse, mais sincèrement, au vu de la relation filiale des acteurs hors caméra, on ne veut pas assister à ça ! Gilles Lellouche, sexagénaire trapu et réalisateur de L’Amour ouf (2024), qui bécote Adèle Exarchopoulos, personnage de L’Amour ouf et conjointe de François Civil, autre personnage du même film ? Tout le monde est très au fait de la dimension extra-personnelle et détournée du jeu d’acteur, mais là c’est un peu bizarre. C’est un problème avec la sur-présence des acteurs ainsi que leur sur-médiatisation : on se perd entre leur réalité et leurs personnages. Bon, ça n’arrive pas dans le film, et on est ravis de ne pas le voir !
Alors qu’est-ce qui flanche vraiment ?

Parce qu’un scénario qui ne suit rien de l’œuvre originale, ce n’est pas si grave. Des acteurs bons mais mal placés, ce n’est pas si grave non plus. Le problème, c’est que l’univers est nul. On n’y croit pas ! La zone 3, qui est censée être une zone ultra défavorisée, est juste un dimanche aux puces de Marseille (lieu du tournage au passage), entre graffitis et étals de vendeurs à la sauvette. On est quand même loin de la fracture sociale ouverte et purulente annoncée à la base. La zone 2, c’est La Défense, avec un peu plus de buildings et un paquet de techniciens de surface vu la blancheur des murs et des dents. Et la zone 1, on ne sait pas trop : on suppose un quartier gouvernemental ; on en voit juste un bout d’intérieur de maison. Ça semble être très bourgeois, mais on connaît Paris, et l’Île de la Cité ne fait plus vraiment rêver.
Les effets visuels voulant rendre l’univers super connecté et en réalité augmentée ne sont pas très impressionnants, et ce n’est pas deux drones et un karaoké immersif qui changeront la donne (pourquoi cette scène ?). Prendre des éléments déjà existants de notre monde et les rendre un peu plus cools, ce n’est pas cool justement. Il est difficile d’impressionner le spectateur avec une oreillette sans fil, un bracelet connecté ou un écran tactile : il a sans doute croisé au moins deux des trois éléments dans la salle d’attente du cinéma où il regarde ce film. Et si les grands méchants du film sont les drones, alors c’est que les scénaristes n’ont pas branché leur télévision depuis le début de la guerre en Ukraine : on vit déjà cette époque.

La comparaison avec Les Fils de l’homme (Afonso Cuaron, 2006) me paraît intéressante. L’histoire n’a rien à voir mais le film est super efficace sur les décors et la question futuriste. Les gens prennent toujours leur café dans un coffee shop, mais on a quelques éléments de détail hyper futuristes que l’on ne comprend pas (ex : le jeu vidéo du neveu de Théo). On n’a pas besoin de comprendre ce que c’est : c’est futuriste, c’est cool ! Les décors aussi sont efficaces pour montrer la chute de la société : il ne suffit pas de peindre les murs avec des graffitis habituels. Les slogans militants doivent être légion. On voit bien qu’en Palestine ou en Ukraine on ne s’amuse pas à dessiner son nom mais plutôt à dénoncer un propos. D’autant plus avec la présence dans le film d’un mouvement « terroriste » anti-gouvernemental. Bref : mettez-moi une teinte jaunâtre sur l’optique, écrivez « mort au roi » sur un mur, virez-moi ces deux vendeurs de tours Eiffel et remettez-moi les pluies acides du bouquin.
Petite digression aussi sur les émeutes au cinéma : en 2023 est sorti Athena (Romain Gavras), un film incroyable en termes de réalisation, de mise en scène, de son et de pyrotechnie. Branchez-vous plus sur ce film et prenez des notes. Les émeutes sont molles comme les briques lancées par vos figurants. Même la marche silencieuse de la fin de V pour Vendetta (James Mcteigue, 2005) est plus efficace que les affrontements de Chien 51.
J’avais beaucoup aimé BAC Nord pour sa réalisation (pas pour son propos : les policiers étaient coupables dans les faits quoi qu’on en dise). J’avais apprécié mollement La French même s’il avait beaucoup plu à l’époque. Le ton très policier de Novembre m’avait intrigué et c’était prenant de voir la mise en scène de cette traque de l’ombre. Mais Chien 51 est raté. Indépendamment du livre, avec qui la comparaison ne fait qu’enfoncer le film. Un producteur est sûrement passé par là et a découpé le scénario à la va-vite pour le rendre plus digeste, parce que là… Faire finir le film par Adèle Exarchopoulos qui va trouver sa rédemption dans les vagues des Sables-d’Olonne, on reste perplexe. (Ce serait pas aussi la fin de La vie d’Adele de Kechiche ?)

Le très subversif et pas toujours finaud scénariste du film Un prophète (Jacques Audiard,2009) , Abdel Raouf Dafri, s’amusait à dire en ces termes : « les décideurs dans le cinéma français sont des gens qui se chient dessus ». Une façon plutôt claire de dire que trop souvent un bon scénario est vérolé par les producteurs qui pensent en termes de rentabilité, alors que les études continuent de montrer que le bouche-à-oreille est la première raison d’aller voir un film plutôt qu’un autre. Le choix des acteurs aussi est trop souvent biaisé par ces mêmes décideurs. Abdel Raouf Dafri, lors d’une rencontre avec un producteur pour Un prophète, s’était vu proposer Jamel Debbouze et Jean Reno pour les rôles du film. Il avait dit « merci beaucoup, c’est un honneur » avant de quitter la pièce et de ne jamais y revenir. On aurait été privé des débuts de Tahar Rahim et du meilleur rôle de Niels Arestrup. (Tiens dans ce même podcast il conspue HHhH de Jimenez, hehehe).
Alors à vous, producteurs, scénaristes et réalisateurs : laissez faire les directeurs de casting qui font un travail formidable. Laissez-leur vous proposer Alexis ou Paola comme premiers rôles plutôt que Gilles et Adèle, parce qu’on en a un peu marre de les voir, et surtout parce que c’est toujours au spectateur de décider du succès d’un film.Je v
Je vous laisse, je vais lire la suite de Chien 51.































































