J’aime bien les films de guerre.
Depuis toujours, j’ai considéré ce genre très particulier du cinéma comme un genre important, même s’il pouvait repousser le spectateur lambda. À raison, au vu de la violence et des questions politiques qu’il porte en lui. Cela dit, tout le monde aime Full Metal Jacket de Kubrick ou Apocalypse Now de Coppola ; nombreux sont les spectateurs antimilitaristes qui se délectent de la violence de ces films à partir du moment où une critique même de son existence est présentée au sein du film. La déconstruction de la conscience de Baleine ou la folie sur une bande-son des Doors permet au spectateur de se dire : « Je déteste la monstration de la violence, mais là c’est bien fait, donc je me plais à me dire que ce n’est pas si grave de regarder telle ou telle œuvre.».
Pourtant, le cinéma de guerre est si important, d’Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg aux Sentiers de la gloire de Kubrick, de Jarhead de Sam Mendes à Dunkerque de Christopher Nolan. Sur les terres, les mers ou dans les airs, nombreux sont les conflits, depuis la Première Guerre mondiale, traités par le cinéma (majoritairement américain). Depuis l’invasion de l’Irak en 2003 par les États-Unis de George W. Bush et Dick Cheney, de nouveaux types de films ont pu voir le jour, proches de ceux qui traitaient du Vietnam. Des guerres de guérilla, avec une autre teinte et une opposition des peuples qui frôlant souvent un racisme latent de l’impérialisme américain contre les Arabes.
Mogadiscio n’était qu’un avant-goût des guerres américaines au Moyen-Orient; préparez-vous à l’Irak et à l’Afghanistan.
Warfare est le premier film de Ray Mendoza, ancien membre des Navy SEAL. Il a coécrit et coréalisé le film, inspiré de sa propre expérience lors de son déploiement en Irak. Warfare retrace l’engagement que son peloton et lui ont vécu le 19 novembre 2006, au lendemain de la bataille de Ramadi. Pour ce faire, il fut aidé par Alex Garland, réalisateur et scénariste bien connu d’Hollywood qui a d’ailleurs réalisé l’exceptionnel Civil War en 2024 ; les deux hommes avaient d’ailleurs travaillé conjointement sur Civil War. Tout comme leur précédente collaboration, le film est produit par la jeune mais très en vogue maison de production A24, à qui l’on doit tout un pan du nouveau cinéma américain. L’ensemble des productions d’A24 se veut être un cinéma d’auteur en toute indépendance, avec un panel de genres oscillant entre horreur, romance ou cinéma d’action.

Le film est assez à contre-courant de ce que je pensais voir. Je m’attendais vraiment à un cinéma d’action plutôt haletant, le tout dans une image assez léchée. Pour autant, c’est en fait un huis clos assez lent qui s’impose rapidement au spectateur. Le film s’ouvre pourtant sur une séquence explosive de fraternité et de bromance militaire, des jeunes soldats s’enivrant du clip Call on Me d’Eric Prydz (un clip d’ailleurs librement inspiré d’une séquence culte de Perfect de James Bridges). On est vite entraîné par leur fougue, prêt à les accompagner dans leurs missions. Pourtant, la réalisation coupe très vite court à notre excitation avec un cut tranchant qui nous transporte directement dans le silence total d’une rue d’Irak. Les soldats, en colonne, semblent vouloir investir une maison sans bruit.
Ce travail du son, passant de l’euphorie sur de la pop à un silence total, est un des nombreux effets sonores qui permet au film de mettre en place toute la tension accompagnant sa narration. En effet, l’entièreté du film est accompagnée d’un excellent travail sonore qui permet de jouer avec la tension ressentie par les militaires comme les spectateurs. Les silences fendus par un bruit de tir, les radios qui s’époumonent ou les tympans complètement sonnés des personnages suite à des déflagrations : tout est mis en place pour offrir une ambiance immersive au plus proche de ce que peut être la guerre.

Tout comme dans Dunkerque de Christopher Nolan, c’est le son qui fait la guerre ; même à l’abri, on est rappelé au réel de l’extérieur. Les épouvantables vidéos des drones sur le front ukrainien rappellent que la guerre est accompagnée par tout un ensemble de sons aussi particuliers les uns que les autres et que la bande sonore des affrontements n’est pas seulement faite de cris et de bruits de tirs ou d’explosions. Ce travail sonore est l’œuvre de Glenn Freemantle et Ben Barker, avec Howard Bargroff en codirection, mais aussi de Howard Bargroff pour les dialogues et la musique, et de Richard Spooner pour le mixage. Glenn Freemantle et Ben Barker ont capturé de vrais bruits de balles et d’impacts pour créer une bibliothèque de sons authentiques à mettre en image au sein du film.
Le montage est aussi important dans cette tension qui monte crescendo ; la monteuse Finn Oates en est l’architecte. Elle crée ce jeu de contrepieds et de surprises qui vient écraser le spectateur sous l’angoisse vécue par les soldats. Il semblerait que son travail plaise : elle est la monteuse du prochain film de Danny Boyle !
Ce qui est intéressant, c’est de voir que le film garde un style très similaire à celui de Civil War dans sa photographie. Avant même de découvrir le nom de Garland au générique, je trouvais des points communs dans la façon qu’a la caméra d’investir l’espace pour en offrir une vision large et complète. Tout comme le personnage photographe de Civil War, la caméra recule pour offrir ces plans d’ensemble qui permettent, même quand ils sont très rapides, de prendre toute la mesure de la situation. Les corps agglutinés, les traces de sang, la lumière assombrie : tout est là, en un plan, comme pour rappeler la situation générale et resituer les personnages. Cela dit, la proximité que la caméra va chercher dans certaines séquences avec les corps des militaires accentue les émotions ressenties : la perte de repères, la suffocation, la peur, tout est là dans ces plans défiant l’intégrité physique.

Le problème que peut rencontrer le film, c’est ce qui en fait pourtant son essence : c’est un huis clos de guerre. Les films qui sont basés sur la résistance d’un point géographique sont légion dans le cinéma de ce genre, mais Warfare semble parfois manquer de présence ennemie. La tension est palpable, mais personne n’investit les lieux ; tout reste très lointain, tout en bruits et en ombres. Comme dans Full Metal Jacket, l’ennemi est invisible, presque absent de notre perception. Et dans ce type de film, c’est sa proximité et les vagues déferlantes sur la défense qui font l’action. Là, non. On reste en protection, bien enterrés dans cette maison sans vraiment en sortir pour voir ce qui se déroule dehors. Et ça semble parfois manquer de profondeur. J’ai bien conscience que le film est une histoire vraie et donc qu’il n’a pas forcément vocation à rendre la fiction plus glaçante que la réalité vécue par le réalisateur, mais en tant que spectateur bien installé dans son canapé et dont la sécurité n’est pas compromise, on s’ennuie un peu !
Les plans de drones permettent de comprendre un peu la situation extérieure et c’est presque plaisant de sortir de la maison; les quelques scènes extérieures apportent vraiment du souffle au film, on en aimerait plus ! Pour la petite parenthèse, le film Eye in the Sky de Gavin Hood traite de la présence des drones dans les opérations de terrain selon trois axes de perception différents ; j’en ai gardé un excellent souvenir avec une critique plutôt intéressante de l’éthique de l’utilisation des drones et du stress post-traumatique chez les pilotes de drones. Ces derniers étant tout aussi touchés que les soldats de terrain malgré la distance les séparant de leurs cibles.

Pour en revenir à Warfare, malgré toutes les qualités du film, il reste assez plat pour quelqu’un habitué à ce type de cinéma. D’autant plus que la question éthique du cinéma de guerre américain plane toujours au-dessus de leurs films. L’invasion américaine dans différents pays du Moyen-Orient et leurs différentes « missions de paix » dans différentes parties du globe sont, comme toujours, des mises en lumière de leur stratégie d’impérialisme. La résistance des pays envahis, du Vietnam à l’Afghanistan, reste un sujet bien moins binaire que le cinéma américain peut le montrer et la légitimité des guérillas est tout autant floue. Dans une guerre, tout n’est pas noir ou blanc ; il n’existe que le gris des gravas et le rouge du sang.
“Not only will America go to your country and kill all your people. But they’ll come back 20 years later and make a movie about how killing your people made their soldiers feel sad.”
— Frankie Boyle


















































































