Si Marseille était un millefeuille, que les plongeurs du CNM étaient le glaçage et que les vendeurs du marché des Crottes étaient la base de pâte feuilletée, à quel étage situerait-on les artistes ?
Je suis très mauvais pour parler de littérature. Par contre, je suis vachement bon pour parler de Marseille, donc un bouquin sur Marseille, je devrais m’en sortir.
Cinq dans tes yeux est le premier livre d’Hadrien Bels, jeune homme du Panier qui est passé par un paquet d’activités avant d’écrire ce premier livre. Coincé entre la culture populaire de son environnement et l’héritage culturel de sa famille, le roman, qui se veut majoritairement autobiographique, raconte les déboires de Stress, un jeune vidéaste marseillais à la recherche de financeurs et de sa place dans un environnement complètement bouleversé depuis ces dix dernières années, le tout entrecroisé de souvenirs de sa jeunesse dans les années 90/2000.
Cent ans après la disparition du quartier du Vieux-Port, détruit par le régime de Vichy dans les années 40 et la déportation des populations locales, un nouveau type d’envahisseurs a commencé à grignoter la cité phocéenne. Avec un regain d’énergie depuis le Covid. Coffee shops et galeries d’art ouvrent de toutes parts et le centre-ville marseillais change de gueule. Mais quid de Cinq dans tes yeux ?
Le roman traite de nombreux sujets mais offre une approche plutôt globale de Marseille telle qu’elle a pu être et telle qu’elle devient. Les catégories sociales changent, tout l’environnement marseillais évolue et se voit écrasé par une gentrification parisienne présente aussi dans la culture. C’est là tout le propos du livre : comment être le fruit d’un environnement qui a attiré des populations qui ont fini par changer cet environnement ? Je suis né juste ici, mais on a repeint les murs, changé les meubles, et les voisins ont déménagés. Suis-je encore né ici ? Philo ou pas philo ?
Autre question posée dans le livre : comment être un artiste dans une ville pauvre et donc dépendante de fonds extérieurs ? D’autant plus dans une ville remplie d’artistes qui n’ont pas conscience de l’être. Les situations vont légèrement mieux depuis les années 2010. Marseille, le Marseillais et la Marseillaise ne sont plus les objets de moqueries extérieures, et ils en ont conscience. Ils revendiquent cette identité trop souvent raillée, et les annonceurs l’ont compris. De la mode aux voyagistes en passant par le cinéma, Marseille est devenue un objet de fantasme ultra-médiatisé que l’on s’arrache et que l’on promeut. Sans vraiment porter attention aux objets de cette promotion : la population locale, le nerf de ce marketing. Quelle place laisse-t-on aux artistes locaux dans une ville qui se construit sur des fonds de subventions parisiens ? Les tournages importent des équipes parisiennes, la cuisine locale s’oublie dans des gastronomies anglo-saxonnes ou fusion, le tourisme promeut un Marseille illusoire ou révolu et les institutions culturelles promettent l’ailleurs comme étendard de programmation en oubliant qu’à Marseille, l’ailleurs est la base de l’ici. (elle est technique celle là).
Que reste-t-il donc à Stress à part ses souvenirs, lui qui reste coincé dans le présent et incertain de son avenir ?
En tant que jeune Marseillais, c’est ce que je trouve aussi extrêmement percutant et pertinent, c’est la capacité du livre à raconter la jeunesse. Entre les bêtises, les liens qui se font et se défont, les origines familiales et le reste, tout ça n’est que vécu et ça se sent. Ce qui est triste et universel, d’Hadrien Bels à Akhenaton dans Comme un aimant jusqu’à SingeStudio dans sa propre vie, c’est la suite de la jeunesse : les amitiés qui s’estompent, les travers qui se renforcent, le mutisme, la folie, la mort ou la décrépitude aiguë des amis d’antan.
Ce livre pose un regard lucide sur les classes sociales, le melting-pot marseillais, la jeunesse, le renvoi des populations populaires vers les quartiers périphériques. Punchline sur punchline — parce que c’est écrit par un mec qui a du répondant — on trouve une vraie critique de la ville et de ses travers, bien avant l’arrivée des Venants, parisiens de classe sociale supérieure détenant pouvoir décisionnaire et fonds pécuniers sur cette ville qui ne produit rien si ce n’est du folklore et des rêves.
C’est drôle, c’est finement amené et c’est très, très observateur. J’ai sillonné les rues du livre bien avant sa parution et seul un gros marcheur sans vrai but, mais avec les yeux levés, pourrait vous parler aussi bien de la rue qui descend de la gare vers National, du haut de la Canebière et son magasin Orientissimo, du toit de la Friche et son logo “On Air”, ou de ce regard que les Venants portent sur les Marseillais (mais comme disaient certains amis disparus, « c’est des bandeurs« ).
Cinq dans tes yeux est un livre à offrir à tout jeune Marseillais, à tout Venant qui se croit trop vite chez lui, à tout parent qui ne comprend pas la dualité maison/rue de son minot.
Des minots riches qui en font plus pour exister aux minots pauvres qui survivent à coups de blagues, de ceux à qui on a mis une arme dans les mains à ceux qui font des allers-retours à Aix pour étudier, de l’Estaque à Montredon, du Panier à Saint-Tronc. Marseille vous aime mal, mais soyez fiers d’être d’ici. Des fois on n’a que ça, mais c’est déjà être riche que de n’avoir que ça.
En 2015, jeune étudiant en cinéma, j’ai eu à faire un exposé sur Old Boy de Park Chan Wook. Pendant cet exposé, j’ai cité Hannah Arendt et fait une comparaison avec sa théorie de la banalisation du mal. C’était pas du tout à propos et mon exposé a été un fiasco.
Retour en 2026, où, revanchard que je suis, je vais vous parler d’Hannah Arendt et de cette même théorie. Personne ne pourra me mettre de note, mais je suis sûr d’être plus cohérent cette fois-ci.
De temps en temps, je trouve qu’on y perd à lire les résumés des films. Dans le cas de La Zone d’intérêt par exemple.
Dès les premières minutes, on découvre une jolie famille, bien allemande, dans un décor estival un peu image d’Épinal. Barbotant dans l’eau et vaquant à des activités de pique-nique et de ramassage de mûres, une belle après-midi de vacances. Mais très vite on voit la famille repartir dans des voitures noires des années 40, très marquées visuellement dans l’imaginaire historique et politique. Quand on arrive à leur maison, un personnage qui sera constant dans le film prend place dans la narration : un bruit de fond permanent, alternant vibrations et éclats ou cris ponctuels, comme une zone d’activité qui tourne à fort régime pas très loin. La nuit passe et l’on découvre à côté de quoi la maison de cette famille est placée, un camp de concentration.
Ce film raconte une partie de l’histoire du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau et de Rudolf Höss et sa famille. Höss est l’ingénieur partiel de la « solution finale » et de l’extermination de plus de 320 000 Juifs, Tziganes et déportés politiques durant la Seconde Guerre mondiale. On y voit le quotidien de cet homme et de sa famille mais uniquement en dehors de ses fonctions à l’intérieur du camp. On le verra célébrer son anniversaire, profiter d’une promenade à cheval ou passer du temps avec ses enfants, mais à aucun moment nous ne rentrerons dans le camp. À aucun moment. La narration restera toujours extérieure, en surface de cette atrocité, et ce malgré son omniprésence. C’est là tout le propos du film.
À l’inverse du film Le Fils de Saul (László Nemes, 2015) qui montrait la réalité des camps en gardant quasi entièrement la caméra braquée sur son personnage, ce qui accentuait l’immersion du spectateur malgré le hors-champ, La Zone d’intérêt passera la majorité du film à ne pas montrer les camps. Ceux-ci n’étant filmés que parce qu’ils dépassent des murs d’enceinte du jardin familial. Ils sont aussi présentés sous la forme d’un bruit de fond permanent ou de lumières qui viennent illuminer la nuit. Certains personnages expriment aussi cette présence par leur dégout provoqué par l’odeur rejetée par les chambres à gaz et les fours de crémation. Chaque personnage fait fi de cet environnement, et ce malgré les rappels incessants de cette situation absurde et horrifique. Les virées en kayak sont raccourcies par la présence de restes humains dans l’eau, les balades à cheval sont troublées par la rencontre de travailleurs juifs sous le joug de gardiens, et puis j’y reviens mais le bruit des camps est omniprésent.
Récompensés à de nombreuses reprises, Johnnie Burn et Tarn Willers sont les concepteurs et ingénieurs du son de ce film. La caméra a beau montrer en arrière-plan les cheminées dépassantes ou les miradors derrière les fourrés, la présence permanente du camp se fait par l’intermédiaire d’une ambiance sonore déposée sur chaque situation, comme une couche de cendres. La moindre conversation dans le jardin, aussi joviale soit-elle, est ponctuée de coups de feu, de râles humains ou d’aboiements de chiens. Cette ambiance accentue le regard aveuglé ou détourné de certains personnages qui semblent faire fi de leur environnement, on verra d’ailleurs qu’ils considèrent même cet environnement comme épanouissant et idéalisé !
Il est important de rappeler que malgré tout, Jonathan Glazer est en premier lieu diplômé en décors de théâtre et cela se perçoit tant dans la conception des décors que dans ses prises de vue. L’univers entier de la maison et principalement du jardin peut être vu comme une scène de théâtre, les différents travellings le long du jardin aplanissent l’espace et font ressentir cela, tout autant que la façon que le réalisateur a de marquer chaque décor (la chambre, la cuisine, le jardin, la roseraie…). Ces lieux de vie laissent voir l’éducation théâtrale de Jonathan Glazer.
C’est lui qui est d’ailleurs le réalisateur d’Under the Skin sorti en 2013, qui mettait en scène Scarlett Johansson dans le rôle d’un alien-« sirène », dragueur-dévoreur je veux dire. Ce film au-delà de sa plastique et de son fantastique comporte, me semble t’il, un sous-texte sur la condition féminine et le rapport des hommes au corps féminin. La Zone d’intérêt pose quant à lui la question de l’aveuglement volontaire des personnages du film. Comme le supposait Hannah Arendt avec sa théorie de la banalisation du mal à propos d’Eichmann, le personnage d’Hoss ne se perçoit pas comme un tortionnaire accompli dans l’extermination d’un groupe humain, mais plutôt comme un employé/ouvrier engagé dans son travail tant pour sa propre satisfaction personnelle que pour celle de ses responsables directs. Le film sous-entend constamment ce propos, tant par le regard froid qu’il porte sur son environnement que par la façon qu’ont ses enfants de jouer parfois avec les propos qu’ils peuvent entendre de la part de soldats nazis pour ensuite les remettre en scène dans leurs jeux de soldats de plomb.
Le personnage d’Hedwig Höss, contrairement aux autres, semble beaucoup moins aveugle à son environnement. Au-delà de son désir de ne pas déménager lors de la mutation de son mari, on sent un rejet des critiques qui lui sont apportées par sa mère. Sa mère qui dans un premier temps est réjouie par la situation de sa fille, puis qui est horrifiée par la lumière et l’odeur des cheminées du camp qui laissent voir toute l’horreur cachée derrière les murs du jardin. Elle décidera de fuir pendant la nuit cet environnement sordide et laissera un mot à sa fille, que cette dernière s’empressera de jeter après l’avoir lu. Quand on sait que dans la réalité Hedwig Höss a trahie son mari en renseignant les services de police à la fin de la Seconde Guerre mondiale, on comprend malgré tout la préférence que cette femme peut avoir pour sa propre situation plutôt que pour tout le reste.
Petit propos rapide sur les deux acteurs principaux. Christian Friedel, que l’on peut retrouver dans Poulet aux prunes (M. Satrapi, V. Paronnaud, 2011) ou dans Le Ruban blanc (M. Haneke, 2009) et Sandra Hüller qui tient quant à elle le rôle principal d’Anatomie d’une chute de Justine Triet (2023). Ces deux acteurs qui portent le film par leur froideur crue, n’ont d’ailleurs eu que très peu de direction d’acteurs, les caméras étant toutes installées dans la maison et tournaient en continu sans trop d’interventions du réalisateur, ceci laissant cours à une part majeure d’improvisation des acteurs.
En définitive, ce film est une vraie démonstration de l’horreur des camps de concentration et de la cruauté aveugle des nazis. Il est difficile de nos jours de sortir un film sur cette période de l’histoire tant il y en a eu, sous tant d’axes. Mais par les temps qui courent il est important de rappeler l’horreur du fascisme. Le film laisse penser qu’un fasciste ne ressemble pas forcément à un grand méchant loup tex-averien, mais qu’il peut aussi être simplement un technocrate motivé par une tâche. Dans notre époque où le fascisme change de forme et de visage, il est important de regarder les traits qui le caractérisent quel que soit son uniforme.
Merci à Hannah Arendt pour sa réintervention dans mes écrits, j’espère m’en être mieux sorti. Je tire d’ailleurs ma révérence à ces auteurs qui ont su approcher des tabous douloureux comme celui-ci, quitte à devoir affronter haine et colère, pour faire avancer l’humanité et sa pensée.
As far as I remember, I’ve always been scared to b a crackhead.
Déjà très jeune, le cinéma a eu son effet de prévention sur moi. Le plan du bébé qui pleure pendant que sa mère plane dans American Gangster (Ridley Scott, 2007) me paraît être le plus vieux souvenir que j’ai, mais j’ai aussi été pétrifié par Kids (Larry Clark, 1995) ou encore par le plan de la seringue dans Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994). En raison de ces petits traumatismes, j’ai un petit train de retard sur les films qui mettent en scène la drogue et ses usagers. Je n’ai pas vu Requiem for a Dream (Darren Aronofsky, 2000), ni Trainspotting (Danny Boyle, 1996), et je n’ai jamais fini Las Vegas Parano (Terry Gilliam, 1998). Un beau train de retard.
Longtemps, j’ai été sincèrement dégoûté par ces images de dope et de consommateurs. Entre la mise au ban de la société et les comportements et sentiments exacerbés par le manque ou la prise de drogue, j’étais vraiment rebuté, voire en colère contre les consommateurs de drogues, et donc pas vraiment intéressé par ces films mettant en scène ces petites morts.
Quand DMX est décédé d’une overdose en 2021, de nombreuses personnes ont pris la parole à ce sujet. Le photographe français David Delaplace s’est aussi exprimé en disant que c’était ça, un junkie : un homme dont on peut admirer le travail, parfois même la psyché, mais dont la mauvaise gestion des émotions peut mener à l’addiction jusqu’à la mort, en passant par tout un tas de choses bien répugnantes, dans le cas de DMX. Le personnage de Cruz dans l’excellent Blood In Blood Out (Taylor Hackford, 1993) en est un parfait exemple : un peintre torturé qui déteste tout, à commencer par lui-même, mais qui offre à voir des peintures sublimes.
Mon avis a quelque peu changé depuis mon adolescence, et ma colère envers les consommateurs de drogues dures s’est transformée en compréhension, sans condescendance. La mini-série Painkiller (Micah Fitzerman-Blue & Noah Harpster, 2023), qui traite des fondements de la crise américaine des opioïdes, montre bien à quel point tout le monde peut être touché par la consommation de drogue, et que rien n’est plus dur que de lutter contre soi-même. Moi-même, ex-gros fumeur de pétards et consommateur intempestif de sucre, je peux en témoigner à ma petite échelle.
Voilà en ces termes que je commence mon article. Ce blog a aussi pour vocation de mettre sur papier trente années de cinéphilie et de cogitations intempestives.
La sortie imminente de Marty Supreme de Joshua Safdie et mon amour pour Uncut Gems (2019), de ce même réalisateur et de son frère, m’ont poussé à acheter le DVD de Mad Love in New York il y a quelque temps. La pochette laissait imaginer un film coloré, traitant d’une jeunesse un peu deep et torturée, dans l’ADN d’Euphoria (Sam Levinson, 2019). Eh bien, pas le moins du monde ! C’est un film atroce sur une jeune femme consommatrice de crack dans les rues du Nord, qui court entre une relation toxique et la recherche constante d’argent ou de drogue.
La genèse du film est la rencontre entre les frères Safdie et la jeune Arielle Holmes, stagiaire non rémunérée d’une bijouterie new-yorkaise. Après avoir discuté avec elle, intrigués par son parcours, ils lui demandent de mettre son récit par écrit, quitte à la financer. Ce manuscrit servira de base à la réalisation du film quelques temps plus tard, où Arielle incarnera son propre rôle à l’écran, avec finesse si je puis me permettre. Accompagnée par le très bon Caleb Landry Jones, qui incarne Ilya, son amoureux bien salaud, et Buddy Duress, qui interprète Mike, un dealer qui s’éprend d’elle. Fait notoire : l’acteur est décédé d’une overdose médicamenteuse il y a deux ans. On remarquera aussi la présence du rappeur horrorcore Necro, qui se débrouille bien en mec collant jonglant entre drague et drogue.
Le film est dur, pas nécessairement dans son sujet — on y reviendra — mais plutôt dans sa réalisation. Filmé en tournage sauvage à de nombreux moments (et ça se voit sur les passants), la caméra est très instable et essaie de suivre les consommateurs dans leur tension permanente. Le résultat est virevoltant, et la musique, alternant entre house nerveuse et violons, appuie le côté infernal de leurs vies. L’image est souvent volontairement terne et grisâtre, et les passages tournés dans la rue sont d’autant plus froids. On est vraiment renvoyé dans un univers sans couleurs, écrasant, où les gens ne sont que des ombres passantes, d’autant plus mal à l’aise devant les jeunes junkies.
Le regard de dégoût et de peur que les passants portent sur les jeunes du film crée un espace tampon entre le monde et leur micro-société, qui s’organise de façon presque hermétique. Chacun pour soi, la drogue pour tous.
En dépit de cette précarité, ce qui est intéressant, c’est de voir l’intensité exacerbée des émotions. À commencer par l’amour aveugle qu’Arielle porte à Ilya, qui ne lui rend pas du tout. Elle dit pouvoir donner sa vie pour lui, chose qu’elle tente d’ailleurs de faire dès le début du film. De ces sentiments désinhibés ressort aussi un paquet de colère : celle liée au manque, celle de ne pas être écouté ou compris, et celle qui remet de l’ordre dans la hiérarchie de ce petit monde. Bref, tout n’est que tension, malaise et romance malade.
La tension se fait particulièrement sentir quand Arielle tente de passer un fil dans le chas d’une aiguille : au-delà de la drogue ou du manque qui ont leur effet sur elle, on comprend bien que l’environnement n’est plus un lieu sain ou protecteur et qu’il empiète complètement sur sa psyché.
Cela dit, à défaut de leur servitude à la drogue et à son manque, les usagers du film vivent une vraie liberté de mouvement, comme si la rue était devenue un terrain de jeu. On se balade, on vole, on revend, on s’arrête pour lire en faisant la manche, et on fait l’amour sur le trottoir. Make love on sidewalk. Le rejet des “gens normaux” a créé en eux une forme de désinhibition sociale qui leur donne une vraie liberté de mouvement à de nombreux moments — d’autant plus pour Arielle, qui décide même de ne pas suivre son chemin de croix pour trouver quelques dollars pour un toit ou un fix. Elle dit elle-même préférer sa toxicomanie à une vie normale.
Ce film n’est définitivement pas un chef-d’œuvre. C’est un film assez banal sur la vie d’une jeune femme toxicomane, comme on en a vu d’autres, alternant entre des fix dans des endroits calmes et la recherche d’argent ou de dope dans la rue. Cela dit, il laisse à voir beaucoup du cinéma des frères Safdie : cette caméra instable qui accompagne chaque émotion, et particulièrement le stress ; un travail soigné de la couleur (ou de son absence, dans le cas de ce film) ; et un rapport particulier à la rue.
Objet de décor permanent de leurs productions, on voit les personnages courir après le succès dans Marty Supreme, courir après un moyen de se refaire dans Uncut Gems, ou courir pour échapper à la police dans Good Time. Les frères Safdie aiment faire courir leurs personnages dans les rues de New York. Ils aiment la promiscuité entre la caméra et les visages. Ils aiment la couleur et les éclairages publics. Ils aiment mettre en scène les communautés juives de New York. Et ils aiment ceux qui n’y arrivent pas : les nullos, les drogués, les laissés-pour-compte.
Depuis quelques années, les frères Safdie ont pris des chemins séparés et seul Joshua est crédité comme réalisateur pour Marty Supreme. Mad Love in New York n’offre pas de porte de sortie à son personnage. Je n’ai pas encore vu Marty Supreme, mais j’espère que la séparation des deux frères offrira un peu de réussite à Marty.
Quand j’étais petit, avec mon père, on empruntait souvent des films d’arts martiaux à la bibliothèque du coin. De mémoire, le tout premier que j’ai vu, c’était La Fureur de vaincre de Lo Wei (1972) avec Bruce Lee dans le rôle principal. Il n’en a pas fallu beaucoup pour que je me mette à singer constamment notre fameux Bruce, avec pléthore de coups de pied moins fameux, de grands écarts et de combats épiques contre des hordes d’envahisseurs japonais (no offense, de l’eau a coulé sous les ponts pour ma part).
Rapidement j’ai érigé Bruce Lee et ce que j’appelais maladroitement les moines Shaolin au rang d’idoles. Plus tard, ce fut au tour de Jackie Chan de prendre place dans mes combats imaginaires, même si, entre ses farces, son dessin animé et son magazine pour enfants, j’ai vite compris qu’il n’était pas du même acabit que Bruce le Magnifique.
Un soir, lors d’une projection en plein air au Panier, place du Refuge, j’ai découvert un nouveau style de combats : c’était un film pleins de ralentis, de costumes théâtraux pleins de plis, et de sauts non soumis à la gravité. Ce soir-là, ils ont passé Le Secret des poignards volants de Zhang Yimou (2004). C’était incroyable, la scène des tambours et des haricots fut gravé à jamais dans mon esprit.
La même année, mon frère m’a laissé voir Ong-Bak de Prachya Pinkaew (2004), encore un autre genre de bagarre : des Thaïlandais qui se mettent des coups de genou et de coude, moins élégant mais beaucoup plus violent et efficace.
Bref, j’ai passé mon enfance et mon adolescence les yeux pleins de films d’arts martiaux. Et un jour, on m’a offert le DVD de La Cité interdite aussi réalisé par Zhang Yimou. C’était grandiose. Je crois n’avoir pas tout compris à l’époque, mais j’avais adoré.
Vingt ans plus tard, j’ai relancé ce même DVD, avec beaucoup moins de rigueur dans mes entrainements de Kung Fu imaginaire mais un peu plus de discernement dans mes analyses de films.
Inspiré de la pièce L’Orage de Cao Yu (1934), La Cité interdite raconte une journée de la famille impériale de la dynastie Tang. Soumis au règne tyrannique du patriarche et de son pouvoir hypocrite, on assiste à l’autodestruction d’une famille rongée par les secrets et les complots.
Anciennement le film le plus cher du cinéma chinois/hongkongais, La Cité interdite est un déploiement de force cinématographique. Zhang Yimou, réalisateur de Hero (2002) et du Secret des poignards volants (2004), remet les crampons pour livrer une œuvre visuelle gigantesque, portée par des décors et des costumes incroyables. Ancien réalisateur de films d’auteur, ayant d’ailleurs révélé son ex-femme Gong Li, Yimou rejoue ici une tragédie grecque (chinoise), où tout est mis en scène pour rendre le film visuellement prenant.
Les décors sont somptueux, créés pour l’occasion dans les studios de Pékin, reprenant d’un côté l’aspect majestueux des cours de la Cité interdite, et de l’autre des couloirs lumineux et colorés où s’empressent courtisanes et serviteurs de la famille impériale. C’est beau et, honnêtement, les effets spéciaux n’ont pas si mal vieilli ! J’appréhendais de voir des plans de foule ou de bâtiments un peu flous, comme peuvent l’être certaines CGI de l’époque, mais non. Pareil pour les plans d’armées gigantesques : mais non, Zimou a fait venir mille figurants donc ça reste plutôt crédible.
Les costumes, eux, sont somptueux, aussi bien dans les styles cérémoniaux ou guerriers que dans les moments plus intimistes. Je ne veux même pas imaginer le travail des coiffeuses sur Gong Li… Quant aux costumes dorés des empereurs, je suis conquis, n’en déplaise aux historiens qui ont jurés à l’anachronisme et au crime de lèse majesté. Porter du doré quand on était pas l’empereur était passible de mort à cette époque. Ambiance.
Côté narration, c’est un film très marqué par le cinéma dont il est l’enfant : un film hongkongais par excellence, mais avec beaucoup plus de moyens que d’habitude. Les Chinois appellent ce genre le Wu Xia Pian (la mise en scène cinématographique du genre littéraire wu xia, aka les histoires de chevaliers errants) ; on appellera ça plus vulgairement « un film de sabre chinois ». Comme Tigre et Dragon — qui met aussi en scène Chow Yun-Fat — ou Le Secret des poignards volants, on est face à des scènes de combats acrobatiques où le temps se distord, offrant ralentis et accélérations en permanence, ce qui accentue le côté technique de chaque affrontement. De même pour les batailles totalement épiques, très élémentaires dans les couleurs et l’apparence des corps armées.
Ce qui est vraiment intéressant, c’est l’aspect tragique des liens entre les personnages. La jalousie, l’amour, la loyauté, le complot et l’inceste font partie intégrante du suspense du film. On y perçoit encore les restes du cinéma d’auteur de Yimou, disparu au profit de films à gros budgets laissant peut-être moins de place à la profondeur des personnages. L’unité de temps et de lieu accentue le côté théâtral de l’action ; tout le film est d’ailleurs rythmé par des crieurs qui scandent l’heure et quelques proverbes au sein du palais, rappelant le découpage de l’histoire sous forme d’actes.
Bref, un film magnifique, très manichéen, mais qui a su survivre à l’épreuve du temps et rester efficace grâce à un Chow Yun-Fat froid et puissant et une Gong Li mélancolique et jalouse à en mourir. Je le recommanderais presque… mais je vais plutôt revenir sur deux petits points.
D’abord, dans mes « recherches », je suis tombé sur le terme Bruceploitation, et sur tous les films et acteurs qui ont tenté de survivre à la mort de Bruce Lee en usurpant son identité. La liste est drôle, mais mention spéciale à La Résurrection de Bruce Lee, qui met en scène Bruce Lee et Popeye contre James Bond et Dracula. On adore.
Deuxième petit point : il s’avère que le très bon mais très lent A Touch of Sin de Jia Zhangke (2013) serait une adaptation moderne du Wu Xia Pian, le genre dont je parlais plus tôt. Le film est composé de plusieurs sketchs rappelant la situation sociale chinoise pour divers personnages, et il est vrai qu’on peut y percevoir un chevalier errant luttant contre le système et ses propres démons. Je ne sais pas si c’est totalement avéré, mais j’aime bien l’idée — et le film.
J’ai arrêté de m’entraîner au coup de pied retourné, mais j’aime toujours autant ce cinéma. Les films d’arts martiaux, c’est un cinéma important de ma génération : une approche facile du septième art, avec une base très binaire de la narration et beaucoup de spectacle, une sorte de Guignol pour les plus âgés. Du Wu-Tang Clan et leur premier album devenu si culte, à Christophe Gans avec Le Pacte des loups (2001), moins culte et moins cool, le cinéma d’arts martiaux asiatique constitue une part non négligeable de l’histoire du cinéma. Qu’il soit thaïlandais, indonésien, chinois/hongkongais ou japonais, il a ses qualités et ses spécificités, n’en déplaise à ceux qui s’en moquent, à tort ou à raison.
Par contre, vous saviez que Gong Li est mariée à Jean-Michel Jarre ???
Il est de ces films que tout le monde conseille, qui semblent forcément bons, mais vers lesquels on ne se tourne pas tout de suite. Et puis ils nous trouvent au bon moment. Perfect Days est de ceux-là.
Le film suit le quotidien d’un nettoyeur de toilettes publiques, entre son travail, ses loisirs et quelques rencontres ordinaires. C’est tout. Perfect Days, c’est l’histoire d’un homme qui a su rendre sa vie aussi douce que possible.
Au-delà d’une expérience contemplative qui réussit à ne jamais être monotone malgré la répétition des activités du quotidien d’Hirayama, le film parvient à faire comprendre l’une des nombreuses voies du bonheur : celle de la simplicité. Le sens du devoir accompli, la musique, la lecture, un bon repas, et surtout la curiosité ou l’observation attentive d’un environnement et des détails qui le composent. C’est déjà beaucoup de choses pour composer une vie.
Plusieurs philosophies japonaises transparaissent dans les différentes activités, ou plutôt dans la manière dont le personnage aborde sa propre existence.L’ikigai, que l’on peut résumer comme la « raison de se lever », mêlant mission, passion, profession et vocation.L’ichigo ichie, c’est-à-dire la capacité de chérir le caractère irremplaçable d’un moment. Mais la philosophie qui me semble la plus adaptée est sans doute le concept de yutori. Ce mot, qui se traduit par « espace », décrit le « temps entre deux gorgées de thé ». Cet art de vivre se résume à un acte conscient : ralentir pour s’accorder le droit d’apprécier le monde qui nous entoure.
Bref, ce film est beau. Il offre à voir la douceur d’une existence que l’on jalouserait presque, malgré la nature du travail du personnage principal. Cela dit, il nous permet aussi de comprendre que certains aspects de cette existence sont à la portée de tous, à condition de savoir les trouver — en étant curieux et observateur.
Pour la petite histoire, et parce que le réalisateur propose malgré tout une œuvre sublime en termes d’éclairage, de couleurs et de situations, la profession du personnage principal n’a pas été choisie au hasard. Les toilettes nettoyées dans le film font partie du projet The Tokyo Toilet, un ensemble de toilettes inédites conçues par onze architectes différents, cherchant à concilier harmonie et utilité dans l’urbanisme de Tokyo. Le projet met également en lumière le personnel de maintenance sur son site, que je vous invite vivement à découvrir.
Par ailleurs, les personnages secondaires sont souvent incarnés par des danseurs japonais, ce qui renforce la légèreté qui les anime dans le paysage et la place singulière qu’ils occupent dans la réalité et l’univers du personnage. Le sans-abri est interprété par Min Tanaka, danseur octogénaire mondialement reconnu pour ses performances en lien avec l’environnement urbain. La jeune fille mélomane est jouée par Aoi Yamada, danseuse et mannequin japonaise, égérie de Y-3 — la branche « mode épurée » d’Adidas, dessinée par Yohji Yamamoto (Zidane en a aussi été l’égérie, héhé).
Ce film m’a fait du bien. Il met en lumière des comportements que j’applique — ou que j’essaie d’appliquer — dans ma propre vie. Il montre qu’une priorité non négligeable de l’existence est celle de découvrir sa propre voie du bonheur, mais aussi qu’il est important de s’affirmer, quelle que soit sa situation, et que le regard extérieur n’est que du bruit lorsque l’on est en paix avec soi-même.
J’ai pas raconté grand chose de l’histoire parce qu’un jour ce film se retrouvera sous vos yeux, et j’espère sincèrement que vous l’apprécierez pour ce qu’il est, mais aussi pour ce qu’il fait chanter en vous.
En faisant mes recherches, je suis tombé sur un post Reddit proposant une analyse radicalement différente du film et de la vie d’Hirayama — celle d’un fantôme triste. À vous de juger.
Les guérillas m’ont toujours fasciné. Plus précisément, les causes indépendantistes m’ont toujours fasciné. De la Palestine à Taïwan, de la Corse aux FARC, de l’Algérie à l’Irlande, j’ai toujours été passionné par ces quêtes d’indépendance, ces forces résilientes qui ne demandent que l’autodétermination. Souvent, la lutte armée est la partie visible de ces groupes, mais à l’instar des combattants kurdes, de profondes réflexions de société sont aussi au cœur de ces luttes. Des mesures sociales, antiracistes, féministes sont souvent mises en place en vue du lendemain de ces combats. Combats qui, d’ailleurs, n’ont pas toujours réussi à voir le jour se lever. J’ai lu, écouté et vu beaucoup de choses à propos de ces différentes luttes armées, et ce qui en ressort, c’est que bien souvent, ton ennemi a pu être ton frère.
Le Vent se lève est un film magnifique sur une partie bien précise de la lutte indépendantiste irlandaise. Il est plutôt difficile d’en résumer toute l’histoire, donc je vous renvoie à cette très bonne vidéo pour s’en charger à ma place. Concentrons-nous sur le film, voulez-vous.
Le film raconte l’histoire d’une bande d’amis, et plus précisément celle de Damien, jeune médecin qui décide de renoncer à ses études pour rejoindre la lutte armée suite au meurtre d’un ami proche par des soldats anglais, ainsi qu’à une humiliation commise par ces mêmes soldats dont il est témoin. Fait de bric et de broc, un groupe se constitue. Damien, ayant rejoint ses rangs, enchaîne débats et embuscades, jusqu’à retrouver des amis face au canon de son arme.
Ken Loach, réalisateur très marqué politiquement à gauche, s’empare du sujet irlandais et met en scène brillamment un jeune et fougueux Cillian Murphy, déjà bien installé dans le cinéma britannique, ainsi qu’un Liam Cunningham qui campe un rôle plus calme, mais pas moins engagé.
Pour la petite histoire, le titre original du film est The Wind That Shakes the Barley, le nom d’une ballade/poème de Robert Dwyer Joyce, publié en 1861, parle d’un homme qui doit choisir entre la lutte armée irlandaise et l’amour d’une femme. Dans le poème, l’Angleterre décidera à sa place.
Je cite Wikipédia : « La référence à l’orge dans le poème provient du fait que les rebelles irlandais emportaient souvent de l’orge dans leurs poches comme provisions lorsqu’ils marchaient. Cela a donné naissance au phénomène post-rébellion de la poussée d’orge, marquant ainsi les Croppy-holes, multitude de tombes sans nom dans lesquelles étaient jetés les rebelles massacrés, symbolisant la nature régénératrice de la résistance irlandaise au pouvoir britannique. »
Le film s’intéresse, au-delà de la question indépendantiste, aux luttes internes qui ont façonné l’histoire de l’IRA, et à la manière dont, à l’échelle locale, des voisinages entiers se sont déchirés. Les différentes oppositions entre les personnages et leurs morts respectives sont sincèrement touchantes et d’une grande justesse dans leur mise en scène.
Il traite aussi de la prise du maquis par des badauds gagnés par la colère à force d’humiliations subies, de la conscience politique naissante d’une nation cherchant son indépendance face à un Empire britannique qui, de toutes parts, se retrouve à devoir conserver ses colonies.
J’aimerais également vous renvoyer vers Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978) pour la question des frères traumatisés ; vers Hunger de Steve McQueen (2008), parce que le conflit ne s’est pas arrêté à l’autodétermination irlandaise ; et vers ’71 de Yann Demange (2014), parce que c’est rigolo comme film.
Je tiens aussi à revenir un instant sur Cillian Murphy. La récupération politique et culturelle de Peaky Blinders à des fins masculinistes ou identitaires est ridicule et démontre bien que certains ne prennent que ce qu’ils veulent dans les séries — pas vrai, Scarface ? Tommy et ses frères sont des Gitans antiracistes. Ils sont des vétérans d’une guerre qui les hantent, combattue pour un pays qui ne leur rendra jamais leur engagement. Ne vous arrêtez pas au simple style béret/cravate et interrogez-vous un peu sur le fond des personnages.
Je finirai sur deux petits faits.
Le premier, c’est cette citation du film : « J’espère que l’Irlande que l’on défend en vaut la peine. » L’Irlande est l’un des derniers bastions rouges d’Europe. J’espère qu’ils le resteront, et je suis prêt à me battre avec McGregor le facho s’il le faut. Je perdrai sûrement, mais qu’en dira-t-on ?
Deuxièmement, on oublie trop souvent la place des femmes dans les conflits armés : qu’elles soient combattantes, en soutien logistique, ou simplement en train de tenter de conserver le peu d’humanité de sociétés qui s’effondrent, en étant des sœurs, des mères ou des épouses. Une société existe à partir de deux personnes.
Il est bien tard dans ma vie de jeune cinéphile pour voir Les 400 coups, mais je pense que chaque cinéphile qui se respecte a une liste insurmontable de classiques non vus, et qu’il faut apprendre à vivre avec. Cela dit, ça fait un de moins pour moi.
Le film raconte une partie de l’enfance d’Antoine Doinel, un jeune Parisien d’une douzaine d’années qui, entre ses difficultés à l’école et son climat familial compliqué, commencera à faire de plus en plus de bêtises, jusqu’à la bêtise de trop qui l’emmènera en centre de rééducation.
Premier film de Truffaut et deuxième de Jean-Pierre Léaud, ce film est un étendard de la Nouvelle Vague française. Connu notamment pour son regard caméra final devenu cultissime, il raconte une certaine époque, celle de nos parents (ou presque, les miens étant nés autour de 1959-1960).
Ce qui est le plus intéressant, au-delà des diverses tentatives d’anticonformisme filmique comme le générique de fin placé au début, c’est l’intérêt documentaire du film. Déjà à l’époque, j’imagine qu’il devait être marquant pour montrer l’envers des classes aux spectateurs : ce monde un peu invisibilisé de l’école, entre rigueur et humiliations. Il raconte aussi les premières envies de liberté d’enfants qui ne trouvent pas leur place, dans une époque d’après-guerre et de boom économique et artistique. Même aujourd’hui, ce film reste un document d’époque important, au-delà de sa narration : le son des rues, les visages des classes populaires, l’intérieur des maisons bourgeoises comme des appartements de dernier étage, mais aussi le parler de l’époque, créent une immersion bien plus crue que dans les films de la décennie précédente, où les dialoguistes étaient légion.
Le film, semblable par moments à Zazie dans le métro de Louis Malle (1960), est proche des enfants, à leur niveau. Il leur donne une voix et une compréhension du monde plus maligne qu’on ne pourrait le croire. Par ailleurs, l’amitié qui se développe entre les deux garçons donne à voir un monde qui leur est propre, avec ses lois et ses comportements, bien que très axés sur un mimétisme des adultes. Délaissant des familles négligentes, peu aimantes ou souvent hypocrites, un monde nouveau s’offre aux deux compères, qui paieront le prix de leur soif de liberté et d’indépendance.
Le film n’a pas de vocation autobiographique selon Truffaut, même s’il est permis de penser qu’il ait dit cela pour ne pas faire de mal à ses parents. Pourtant, quand on traine un peu sur la biographie de Truffaut, on y voir des traits étrangement similaires entre les mots « prison » et « vol de machine à écrire ». Cela dit,l’intérêt d’Antoine pour la littérature et son manque de discipline laissent penser à une personnalité plutôt artistique. La question de sa juste place au sein d’une école si rigoriste se pose alors. La conversation avec la psychologue semble bien montrer que ce jeune garçon n’est pas « abîmé », mais qu’il est surtout le fruit d’un environnement peu bienveillant.
Pour en revenir à l’inscription du film dans son courant, il est vrai que certains aspects visuels ou sonores, au-delà de la narration, l’ancrent pleinement dans les pratiques de la Nouvelle Vague. Cela dit, la carrière future de Truffaut montrera des productions beaucoup plus poussées dans leurs choix de mise en scène et d’images. Le casting, comportant de nombreux acteurs et réalisateurs en figurants, laisse malgré tout penser que le cinéaste est déjà bien entouré à cette époque et que ce premier film ne sera pas le dernier. Même chose pour Jean-Pierre Léaud, incroyable pour son âge, doté d’un charisme et d’un phrasé largement supérieurs à ce que l’on pourrait attendre d’un enfant.
Petite information amusante : en 1959 paraît l’une des premières déclarations des droits de l’enfant. À vous de juger si le jeune Doinel évolue dans un climat sain. Personnellement, ‘aime bien dire que c’est pas la faute des cancres s’ils en sont.
Il y a quelques années, j’ai eu l’occasion de regarder la série Atlanta de Donald Glover (2016–2022), et j’ai adoré. Grâce à un humour un peu bizarre et une esthétique de clip, je me suis retrouvé trimballé entre les délires d’une bande de potes et les galères invraisemblables de chacun d’entre eux. Je connaissais le travail de Childish Gambino, a.k.a. Donald Glover, de plus ou moins loin, l’ayant davantage écouté que regardé jouer, mais j’ai été bluffé par son écriture, la pertinence de ses références, son regard sur la société et tant d’autres choses qui composent cette série. J’ai tenté de voir ce que les gens en avaient pensé sur le grand Internet en tapant maladroitement « analyse série Atlanta » sur YouTube, et je suis tombé sur ça :
De cette vidéo ressortait un mot bien particulier : l’afro-surréalisme.
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Alors, petite introduction, parce que j’ai fait des études d’art, mais aussi un peu de médiation: qu’est-ce que le surréalisme tout court ?
Décrit pour la première fois en 1920 par André Breton, le surréalisme est composé de deux choses : à la fois un courant de pensée qui touche tous les arts et qui continue jusqu’à aujourd’hui, mais aussi un groupe d’artistes et de penseurs de cette époque à l’origine de ce mouvement.
Il s’appelle La Persistance de la mémoire. Il a été peint par Salvador Dalí en 1931 et est considéré comme son chef-d’œuvre, mais aussi comme l’œuvre la plus représentative du mouvement surréaliste. En gros, il raconte que le temps dépasse les objets. Que nous devons dépasser les principes de réalité pour comprendre le monde, car le temps fait fondre les montres et que nous trouverons notre rédemption dans autre chose que le matériel. En gros.
Alors, qu’est-ce que la question communautaire vient faire dans tout ça ? D’où vient ce terme ? Quel lien peut-on trouver entre Donald Glover et Magritte ? Pourquoi c’est super cool, et pourquoi écrire un article aussi long sans être payé ?
Léopold Sédar Senghor disait que : « Le surréalisme européen est empirique, le surréalisme africain est mystique et métaphorique. » Le lien avec la mythologie africaine et ses différentes traditions ou ethnies est donc loin d’être négligeable, car celles-ci sont souvent bien plus nuancées qu’en Europe (à débattre).
À vrai dire, l’histoire de l’art est très occidentale, et la question de la juste reconnaissance de l’art des communautés africaines ou noires est un véritable sujet de société. Pendant des années, on a tristement nommé « primitif » l’art africain, jusqu’à théoriser cela sous le terme de « primitivisme », tout en niant l’importance de ces arts et, plus encore, à quel point ils ont pu être inspirants pour les plus grands artistes européens.
En dépit de cela, de nombreuses voix s’élèvent depuis une vingtaine d’années pour faire reconnaître cette influence et se réapproprier les œuvres, tout comme les termes désignant ces différents arts. Résultat : les musées rendent désormais hommage autrement, la critique se fait plus pertinente, et la restitution d’œuvres d’art importantes commence à se mettre en place depuis quelques années.
Ici Kiki de Montparnasse et un masque ivoirien photographiée par Man Ray en 1926Modernity de John Edmonds (2021)
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Aux États-Unis, nous le savons trop bien, la question de l’identité est très particulière. De nombreuses identités sont rassemblées sous le terme « afro-américain », et autant de cultures au sein de ces différentes communautés : des Afro-Brésiliens aux Créoles de Louisiane ou des Antilles. Je me concentrerai uniquement sur les États-Unis parce que, je le rappelle, je ne suis toujours pas payé pour écrire ces lignes.
Nombreux sont les mouvements artistiques issus des communautés afro-américaines, et celui qui me paraît malgré tout le plus évident, car particulièrement influent pour l’afro-surréalisme, est la Harlem Renaissance. Un courant artistique vibrant, fait de la musique de Duke Ellington ou de Louis Armstrong, jusqu’à la littérature de la future Nobel Toni Morrison, de Langston Hughes ou de James Baldwin. Mais aussi des peintures d’Aaron Douglas et Archibald Motley qui influenceront le comics et la pop culturei. Bref, tout ce beau monde laissera une trace indélébile dans les arts et la culture afro-américaine jusqu’à aujourdhui.
La première utilisation du terme « afro-surreal expressionism» date de 1974 et est attribuée à Amiri Baraka, essayiste et dramaturge américain, figure centrale du Black Arts Movement. Cinquante ans plus tard, les questions d’émancipation, d’affirmation de l’identité et de l’art comme moyen d’expression sont toujours au cœur des réflexions. De nouveaux styles et de nouveaux artistes s’imposent, et Jean-Michel Basquiat deviendra, quelques années plus tard, la figure de proue de ce que représente la culture afro-américaine. Une mouvance underground, vibrante, profondément attachée — ou contrainte — aux questions communautaires. Des cinéastes noirs prendront la caméra (je vous renvoie à mon article sur Sinners) et deviendront eux aussi des figures artistiques majeures aux États-Unis. André Breton, fondateur du surréalisme, voyait dans le cinéma un moyen de libérer l’inconscient.
Et du coup ? Quid de ces rappeurs qui font du cinoche ?
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Depuis quelques années, on voit de plus en plus de pop stars s’approprier cette esthétique. The Weeknd en mode Las Vegas Parano (Fear and Loathing in Las Vegas, Terry Gilliam, 1998), ou en mode Eyes Wide Shut(Stanley Kubrick, 1999). Dans un tout autre registre, Kendrick Lamar ressuscité au-dessus des violences policières dans Alright (2015). Kanye West reste le champion de cette esthétique avec le moyen-métrage / album Runaway, sorti en 2010. Même si à vrai dire, dans son cas, ce sont de jolies images, mais on s’ennuie un peu — comme devant le film des Daft Punk (Electroma, 2006).
Alright – Kendrick Lamar (2015)
Cependant, depuis quelques années, un jeune acteur et humoriste a commencé à révéler un réel talent artistique, dépassant de loin le petit rôle qui l’a fait connaitre dans la série Community (NBC, 2009–2015). Petit à petit, Donald Glover, également connu sous son nom de rappeur Childish Gambino, va se mettre à produire des très bons albums albums et clips .
Because the internet sorti en 2013 est un succes critique, et les différents clips qui en sortent sont tous exceptionnels. Idem pour la mixtape Kauai sortie en 2014.
De cette reconnaissance naissante viendra aussi le succès au cinéma avec son apparition dans de grosses productions comme Seul sur Mars (Ridley Scott, 2015), et le début de ce qui nous intéresse au départ : la série Atlanta.
Je sais, c’était long.
Clapping for the Wrong reasons (2013), les prémices du surréalisme chez Donald Glover.
Initié à la réalisation à de nombreuses reprises, et ayant réalisé le — plutôt bon — court-métrage Clapping for Wrong Reasons en 2013, Donald Glover est habitué à ce style mêlant la coolness qui lui est propre et une représentation particulière des jeunes Afro-Américains, défiant les codes habituels.
Atlanta met en scène Earn, looser du coin, qui veut manager son cousin Alfred, alias Paper Boi, un rappeur local qui commence à se faire connaître tout en restant encore un peu lié à la criminalité. Le tout est accompagné par Vanessa, compagne d’Earn, et Darius, colocataire d’Alfred et grand rêveur / sage /débrouillard. (Nasreddine ?)
Darius (Lakeith Stanlfield) – Vanessa (Zazie Beetz) – Earn (Benoit Poolvoerde) – Alfred (Bryan Tyree Henry)
Le choix d’Atlanta comme lieu de tournage de la série n’est pas anodin. Capitale de l’État de Géorgie, la ville a eu du mal à se défaire de son passé sudiste et ségrégationniste, malgré une population afro-américaine très présente. Elle est aussi la capitale de la trap américaine (un courant super rythmé du rap) et, plus largement, une grande ville du Sud des États-Unis, avec son folklore mêlant influences cajuns, vaudou, créoles et des ambiances toujours un peu mystiques dès que la brume entoure les saules pleureurs.
Les acteurs sont exceptionnels. Zazie Beetz, que l’on connaît notamment pour ses rôles dans Joker de Todd Phillips (2019) ou Bullet Train de David Leitch (2022), oscille entre la fatigue d’aimer un loser, sa résilience face aux aléas de la vie et sa capacité à nous surprendre de plein fouet, notamment avec un épisode spécial situé à Paris. Brian Tyree Henry exécute brillamment son rôle de rappeur essoufflé et volontairement cliché ; on peut également le retrouver dans Bullet Train de David Leitch. Mais la palme revient à Lakeith Stanfield, qui porte la série à travers ses aventures rocambolesques et ses pensées percutantes, parfois insensées. On peut le retrouver dans Uncut Gems des frères Safdie (2019) ou Judas and the Black Messiah de Shaka King (2021). Nous reviendrons sur cet acteur, qui a largement incarné ce courant artistique.
La série évolue au fil de la réussite de Paper Boi qui deviendra international, toujours accompagné de ses amis dans une multitude de situations farfelues . La question raciale est constamment présente, à juste titre, mais elle est majoritairement abordée par la farce ou la gêne ; elle n’est pas le sujet principal de la série.
Au-delà d’une poésie quasi omniprésente et d’un regard tantôt amusé, tantôt acerbe sur les comportements qui entourent nos quatre personnages, ce sont surtout les multiples pertes de repères qui révèlent les grands motifs surréalistes de la série. Qu’elles soient géographiques ou personnelles, ces pertes installent toute la bizarrerie des séquences. On se retrouve, nous aussi, perdus dans nos propres conceptions, dans ce monde parallèle au nôtre où Justin Bieber est noir, et Michael Jackson est… différent.
Ce qui est intéressant, c’est de voir comment la série prend de l’ampleur dans sa folie et son côté invraisemblable. Elle explore différents genres, notamment l’horreur avec l’épisode Teddy Perkins. (Je me souviens être allé vérifier qu’il n’existait pas et qu’il s’agissait bien d’une métaphore.) L’horreur est un genre particulièrement exploité dans les œuvres afro-surréalistes : on imagine aisément à quel point les motifs surréalistes, à toutes les époques, peuvent être effrayants, car ils nous renvoient à notre propre imaginaire et à notre inconscient. C’est notamment ce qui amènera Jordan Peele à s’emparer de ce genre.
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Jordan Peele est un réalisateur issu d’un duo comique réputé aux États-Unis : Key & Peele. Parti en solo depuis quelques années, il réalise le très remarqué Get Out en 2017, qui, dans une ambiance particulièrement anxiogène, traite des questions raciales, des couples mixtes et de la construction des clichés autour des Afro-Américains. On y retrouve d’ailleurs Lakeith Stanfield dans un second rôle.
Quelques années plus tard, il réalise Us (2019), dans lequel l’humanité se retrouve confrontée à ses doubles maléfiques. Get out et Us reprennent ces différents motifs surréalistes de perte de repères ou d’images oniriques en lien avec la psyché ou la perception des personnages. On y retrouve des thèmes propres à certains folklores africains, comme les masques ou les figures du double et des jumeaux maléfiques. La dernière réalisation de Jordan Peele, Nope (2022), s’inscrit tout autant dans ce courant, bien qu’elle soit davantage orientée vers la science-fiction que vers l’épouvante.
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Il existe un autre film important de ce genre, dans lequel on retrouve Lakeith Stanfield, cette fois-ci en premier rôle : Sorry to Bother You. Sorti en 2018 et réalisé par Boots Riley. Le film raconte l’histoire de Cassius, jeune chômeur qui trouve un poste de télé-marketing et se retrouve rapidement confronté à une entreprise presque maléfique, qui l’obligera à choisir entre ses valeurs et le profit individuel.
Le film est barré. Sincèrement. Niveau Terry Gilliam. Et c’est super bien. C’est super de voir des acteurs hollywoodiens jouer dans des films de genre, de voir du fantastique déjanté sur Netflix. C’est cool dans le propos, dans la plastique, dans les costumes, et c’en est presque rafraîchissant de constater que ce genre de film peut encore trouver sa place et son public ! (La scène de la bataille de gentillesse est exceptionnelle.)
Et puis c’est aussi intéressant sur la question du raisonnement propre à ce type de films. L’humour, on connaît ; alors on va chercher une nouvelle étape en partant dans l’absurde. Et puis, comme on sait aussi faire ça, on bascule dans le surréalisme. Quelque chose qui ne peut être saisi par le spectateur que de manière individuelle, c’est propre à chacun. Qu’on aime ou non, on y comprend ce qu’on veut — ou pas — en dépit de la grande narration.
T’as compris toi ?
En définitive, ce courant cinématographique se porte bien et porte plusieurs visages. La série The Vince Staples Show du rappeur éponyme est plutôt réussie et exploite de nombreux traits de ce courant, principalement la perte de repères dans un climat d’horreur latente. Les films Waves de Trey Edward Shults (2019) et Moonlight de Barry Jenkins (2016) proposent, dans des styles beaucoup plus sobres, des images parfois oniriques des personnages représentés dans leurs colères ou leurs rages, et tendent à tenir des propos que l’on pourrait qualifier de surréalistes. Beaucoup d’entre nous ont été marqués par le texte déclammé à l’écran par le personnage de Juan dans Moonlight :
Juan :[Imitant la voix d’une vieille dame] « Runnin’ around, catching up all that light. In moonlight, black boys look blue. You blue, that’s what I’m gon’ call you. Blue. »
Mais le courant est surtout extrêmement représentatif des minorités américaines, et c’est en cela qu’il est nécessaire. La présence systématique de personnages issus des Premières Nations laisse à penser l’importance des questions raciales dans les différentes œuvres. Il ne faut pas oublier qui sont les premiers « indigènes » états-uniens, et de ce fait, il est possible de tisser des liens entre les communautés minoritaires. Les Black Indians de La Nouvelle-Orléans rappellent ce carrefour culturel, à la fois dans l’esthétique et dans la revendication identitaire et politique en portant des costumes natifs dans les grands rassemblement festifs de la Nouvelle Orléans.
Surréaliste ou pas surréaliste ?
Alors la question se pose : qu’est-ce qui peut être considéré comme de l’afro-surréalisme, et qu’est-ce qui relève simplement d’une esthétique notoire mettant en scène des minorités ? Qu’en est-il des Antilles ? Ou des Sud-Américains ?
Le sujet est vaste et, comme nos ancêtres penseurs qui ont défini le genre en Europe il y a une centaine d’années, il n’existe pas de frontières claires — ni nécessaires — à un courant artistique. Des figures du rap ou de la pop comme 070 Shake ou Janelle Monáe se revendiquent d’une culture queer et s’inscrivent pourtant parfaitement dans une logique de productions afro-surréalistes. Sans oublier les différentes formes esthétiques qu’a incarnées le chanteur Prince : son Purple Rain, très fashion-glitter, n’est-il pas lui aussi le prolongement d’une réalité réinterprétée ?
Petit point au passage : j’ai volontairement négligé la question de ce que j’appellerai, maladroitement, l’arabo-surréalisme. Pourtant, on peut retrouver des thèmes similaires et complémentaires dans des œuvres comme les récents Dune de Denis Villeneuve (2021/2024), ou dans le travail photographique de Mous Lamrabat, qui joue entre traditions africaines et iconographie capitaliste. On commence même à définir ce qu’est l’arabofuturisme, même si celui-ci existe depuis longtemps déjà, Star Wars en étant un exemple frappant.
Le terme afro-surréalisme était initialement représentatif des Afro-Américains, mais l’auteur ayant popularisé le concept est revenu sur cette définition et considère désormais que le terme peut s’appliquer à toute minorité : autochtone, sud-américaine, asiatique ou autre.
La multiplicité des identités s’emparant du genre ne semble pas être un problème en soi, les traits du courant étant le plus souvent respectés d’un point de vue philosophique et artistique. Rien ne me semble plus beau que la transversalité des arts et des cultures à des fins artistiques.
Depuis quelques années, le genre est lentement récupéré par les « grands méchants ». Netflix produit des films absurdes, Basquiat est barbouillé dans chaque plan des derniers films d’animation Spider-Man, et les logiciels d’intelligences génératives ont parfaitement compris comment créer des œuvres dans le style de Chelle Barbour. En dépit de tout cela, quels que soient leur succès ou leur récupération, d’autres formes émergeront toujours, l’art est omniprésent quel que soit le nom qu’on lui attribue.
C’était mon premier format long. Vos retours seront les bienvenus. Merci d’être allé jusqu’au bout.
Bernie, c’est l’histoire d’un mec qui fait tout valdinguer dans sa vie, l’école, les parents, ou sa carrière, pour faire un film.
Icône du cinéma en France mais aussi à l’international, j’ai découvert Dupontel avec le fameux Enfermés dehors (2006), que j’ai pu voir malgré mes 11 ans à l’époque. Mes tendres parents m’interdisaient — à raison — n’importe quel film d’horreur, mais n’hésitaient pas à me montrer des films français bien de mon âge (Les Ripoux de Claude Zidi, mon film de chevet). Mais revenons-en à Dupontel.
Malgré un cinéma qui a su s’assagir et nous faire découvrir une patte de plus en plus poétique avec le merveilleux Au revoir là-haut, sorti en 2017 — qui dévoile une plastique magnifique, notamment dans les masques, et reprend avec brio les thèmes de la mélancolie des gueules cassées —, mais aussi avec le tendre Adieu les cons (2020), qui, dans son romantisme et sa critique de la bureaucratie, a su me surprendre par sa beauté malgré quelques faiblesses oubliables… Et bien Dupontel vient de plus loin et malgré ses récents cours de yoga, il reste un cinéaste enragé. Alors je suis reparti en arrière, voir les fondements de cette colère.
« Je n’ai jamais vraiment fait des comédies, juste des drames rigolos », disait-il.
J’avais beaucoup entendu parler de Bernie, tout comme Irréversible de Gaspar Noé (2002), comme de ces films qu’on ne raconte pas mais qui sont « trash, violents, timbrés et drôles », brandis par tous les « punks » de mon entourage.
C’est difficile à regarder — non pas parce que c’est dur à voir, malgré des scènes de violence inouïes pour le cinéma de l’époque, ou des scènes de viols tournées ici et là en farce — mais plutôt parce que ça va un peu nulle part, à l’image du personnage. Conditionné par ses propres délires et ses rêves, il veut fuir une réalité à laquelle il a toujours voulu appartenir sans jamais la comprendre. On se retrouve avec un tueur qui séquestre, kidnappe, tue ou braque le premier venu parce que cela correspond à ses fantasmes. C’est drôle, mais ça ne fonctionne pas vraiment avec moi, je crois.
Les quelques passages d’Éric Elmosnino en vendeur pas finaud m’ont bien fait rire, cela dit. Comme les coups de pelle, le radar-photomaton ou la brève de piano en hors-champ, entre autres folies. Mais je me suis vite perdu dans cette démesure, ces maladresses incessantes, et cette fin que l’on voit arriver quand on connaît le cinéma de Dupontel.
Cela dit, je suis bien peu sympathique avec ce film, qui raconte pourtant beaucoup d’un immense réalisateur et de sa soif de faire ce qu’il veut. Fils de petits bourgeois, promis à des études supérieures, il décide de tout quitter pour devenir comédien. Il refusera quelques années plus tard d’intégrer la troupe d’Ariane Mnouchkine pour faire ses propres trucs. Découvert par un monsieur qui faisait tourner les serviettes, entre autres conneries, il saura se créer une place qui lui est propre et donner le cinéma qu’on lui connaît . Et en ça, je dis bravo, monsieur.
Bravo pour Bernie et ses hyènes, son canari, sa seringue dans la joue et tous ces trucs qui en font un film culte. On sent son importance pour beaucoup : pour Michaël Youn dans La Beuze (2003), pour Patrick Timsit dans Quasimodo d’El Paris (1999), ou encore pour Jamel Debbouze, qui partage certains traits d’interprétation avec Dupontel — sans parler d’Alain Chabat, sorte d’autre facette d’une même pièce, à mes yeux.
Bref, c’est un film dur dans sa forme, atroce mais drôle dans son histoire, et définitivement culte. Terry Gilliam, Jan Kounen ou Robin Williams en parlent comme d’une comédie incroyable — et ce n’est pas rien venant de ces messieurs. Je vous renvoie aux très belles interviews d’Albert Dupontel sur Clique(fuck Bolloré) ou sur le média, un peu douteux, Thinkerview. Et pendant que vous y êtes, allez porter votre regard sur sa carrière d’acteur. De Klapisch à Jeunet en passant par Kervern et Délépine, d’aucuns ont su le faire jouer et souvent ils réussirent.
Doomsday – MF Doom : Parce que je découvre doucement MF
OH! TENGO SUERTE – Masayoshi Takanaka : Branchez-vous jazz japonais
La rue Madureira – Nino Ferrer : En rotation depuis 1 an dans mes oreilles
Spirales – Disiz, Mad : J’aime bien la dualité des couplets, 10 ans avant Rencontre
Hard Time Killing Floor Blues – Chris Thomas King : J’ai vu Sinners, ça m’a fait penser à O’ Brothers
Vongole – Jeanjass : La trentaine, c’est un genre de laid-back sur du Rick Ross et parfois du Jeanjass
Feel It in the Air – Beanie Sigel, Melissa Jay : Découvert cet album cette année et quel régal
HSH – Tif : J’ai appris le mot ghorba dernièrement, c’est toujours beau la mélancolie de l’exilé
So in Love – Curtis Mayfield : Toujours bien Curtis
Chaque jour – Akhenaton : Je me refais ses albums et ça reste le numéro uno avant 2010
Dictionnaire – Infinit’ : P’tit lexique du sud niçois
Moula Solitude – Ino Casablanca : Est-ce notre Bad Bunny à nous ?
Manificat – Vald : J’adore la voix opérette pitchée et le propos du « Tout est réglé »
Wax On Wax Off – Awich, Ferg, Lupe Fiasco, RZA : Lupe Fiasco sur RZA, on dit oui
Procédure habituelle – Guerta, 2L : Fuck le 17
Déviant – Zamdane : Peut-être un des seuls sons que j’ai appréciés sur cet album
Stay Ready – Jhené Aiko, Kendrick Lamar : Jhené toujours aussi douce, Kendrick quel couplet
À cause ou grâce – Feu! Chatterton : Je me refais les albums et les textes sont d’une beauté
Shine On You Crazy Diamond – Pink Floyd : Ce son de trajet FlixBus
Avant de partir – Niro : Parce que les meilleurs sons de Niro sont les derniers de chaque album
Je précise que les playlists sont sur Spotify et que j’ai conscience d’enrichir le PDG de Spotify et ses placements boursiers dans des entreprises d’armement israéliennes. Je travaille à migrer surement sur Youtube Music. En attendant, je continue mes trucs parce que chacun fait de son mieux. Bonne écoute à tous !