• Chungking Express (Wong Kar-wai, 1994)

    On m’avait vendu In the Mood for Love du même réalisateur comme un classique inégalé du cinéma, un prodige de lumière, de costumes et de regards amoureux sur une bande-son cultissime. Et tout était vrai, mais honnêtement, je me suis bien ennuyé à revivre en boucle ces rendez-vous nocturnes de voisins volages. J’attendais donc un sursaut dans ma perception de la carrière de ce cher Wong, et en attendant de voir le bien connu Fallen Angels, je suis allé voir Chungking Express dans le cadre de la rétrospective François Truffaut organisée par la Cinémathèque de Toulouse.

    J’ai toujours eu du mal avec certains points de la Nouvelle Vague, la narration m’étant importante et n’ayant pas particulièrement d’appétence pour le cinéma expérimental. J’ai donc souvent dû plier mon esprit et ma perception pour apprécier les films de ce courant. Fortement inspiré de celui-ci, Chungking Express s’inscrit dans une logique de réalisation similaire. C’est un film à sketches, tourné durant le temps libre d’un réalisateur déjà pris sur un autre tournage (Cendres du temps, 1994), se voulant léger autant dans l’histoire que dans le budget. Je me suis vite retrouvé pris de court, accroché à un train dont je ne comprenais pas la destination et qui, en plus, s’est arrêté au bout d’une vingtaine de minutes pour en laisser passer un autre.

    La première partie du film est drôle et énergique. Les séquences, constamment tournées en intérieur (par économie de budget), sous le feu des néons et des halogènes, donnent une teinte en surbrillance presque onirique au film, rappelant quelque peu le futur Enter the Void (Gaspar Noé, 2009) et ses balades japonaises. L’histoire un peu mafieuse de contrebande permet de se rattacher à quelque chose de plus consistant que les déboires amoureux du jeune policier. Et puis d’un coup : la rencontre, l’ivresse, la nuit à l’hôtel… et plus rien. Joli plan sur le bippeur accroché à la grille, cela dit.

    Vient alors la deuxième partie, et on se croirait dans Risibles amours de Milan Kundera. Après la scène très, très sexy de l’hôtesse de l’air dont le corps sert de piste d’atterrissage à un jouet d’avion, on se fait quitter par cette dernière, et commencent nos déboires de spectateurs. C’est leeeeeeent. On se retrouve soumis à une bande originale beaucoup trop répétitive, et on tente de s’accrocher à la farce de l’ange gardien qui s’occupe de l’appartement du policier désœuvré et rejeté. Un geste amusant, repris par un paquet de films depuis. Cette farce aurait même été, supposément, une source d’inspiration importante pour Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain de Jeunet (2001) ! Mais en même temps… on s’ennuie, quoi. On attend longuement que les deux personnages mettent un terme à ce chassé-croisé et à ce film qui n’en finit pas.

    Le film est novateur, libre, sexy, mais éprouvant. Je reviens à mon amour/haine de la Nouvelle Vague. J’ai adoré la jalousie et la fin d’un amour dans Le Mépris (Jean-Luc Godard, 1963). J’ai adoré voir un tournage et ses vices dans La Nuit américaine (François Truffaut, 1973). J’ai adoré les frasques et la liberté de Belmondo dans Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard, 1965). Mais à chaque fois, je vais chercher mon propre plaisir tout seul, en interprétant ou en me baladant dans ces histoires qui ne m’offrent pas directement à voir ou à penser. Et c’est bien, c’est peut-être même le but, mais ça m’ennuie souvent et demande un autre travail que celui de spectateur passif. Certains diront que c’est là le début du cinéma en tant qu’art.

    Chungking Express est une rareté, dans sa forme comme dans son propos. Il est assez caractéristique de Wong Kar-wai, cinéaste hongkongais qui s’est défait du cinéma d’action prédominant tout en conservant certains de ses codes esthétiques.

    J’ai pas accroché à In the Mood for Love, j’ai pas accroché à Chungking Express. J’attends de voir Fallen Angels pour sceller mon avis sur Wong. Cela dit, je vous renvoie à cette belle vidéo, qui peut-être vendra sûrement mieux le film que moi.

  • Sinners (Ryan Coogler, 2025)

    J’ai souvent eu l’impression de distinguer trois périodes majeures dans le cinéma afro-américain.

    La première correspond aux années 70, période qui voit émerger le terme blaxploitation, avec une revalorisation du héros noir, digne et fier de son identité, malgré un environnement hostile. Un héros très funky, incarné dans des films emblématiques comme la trilogie Shaft (Gordon Parks en 1971/72, puis John Guillermin en 1973) ou Super Fly (Gordon Parks Jr.). Un univers profondément marqué par l’ambiance Black Power de l’époque, porté par des bandes originales devenues cultes, signées Curtis Mayfield ou Isaac Hayes, qui resteront des classiques de la soul, de la funk et du R&B.

    J’ose appeler la deuxième période celle des Ghetto Movies. Il s’agit de films des années 90, très centrés sur la criminalité et les conditions de vie des Afro-Américains. Bien que fortement influencé par le Nouvel Hollywood, ce cinéma a une importance non négligeable sur le cinéma contemporain et la culture populaire. Des œuvres comme Menace II Society (Hughes Brothers, 1993), New Jack City (Mario Van Peebles, 1991) ou Boyz n the Hood (John Singleton, 1991) voient le jour, mettant en scène des héros bagarreurs, violents, assujettis aux codes de milieux pauvres et sous tension.
    Cela dit, c’est aussi un cinéma d’autodétermination, qui permet à des réalisateurs comme Spike Lee d’affirmer de nouveaux propos et de nouvelles esthétiques.

    La troisième période, beaucoup plus actuelle, est celle de l’accomplissement. Après les grands mouvements raciaux contemporains, comme Black Lives Matter, émerge un cinéma social fortement marqué par les questions de racisme, de violences policières, mais aussi par l’affirmation d’une identité afro-américaine, tant dans les sujets que dans les modes de production.
    Acteurs noirs, réalisateurs noirs, récits communautaires. De 12 Years a Slave (Steve McQueen, 2013), qui rafle de nombreuses récompenses, à des productions plus discrètes comme Blindspotting (Carlos López Estrada, 2018), on assiste à l’émergence de nouveaux réalisateurs majeurs du cinéma américain contemporain. Jordan Peele avec Get Out (2017), ou Ryan Coogler avec l’immense succès de Black Panther (2018), ouvrent la voie à une nouvelle génération d’acteurs afro-américains et insufflent une vraie fraîcheur au cinéma populaire. Petite pensée pour ce qui me semble être le meilleur film de cette période : Queen & Slim de la réalisatrice de clips Melina Matsoukas (2019), un road trip sur fond de violences policières à travers les paysages et les communautés américaines, magnifique dans ses images comme dans ses textes.

    C’est dans ce contexte de réussite et de prestige que l’on retrouve Ryan Coogler, sans doute le cinéaste afro-américain le plus important de notre époque, porté par des succès puissants et accompagné de son acteur fétiche Michael B. Jordan, lui aussi icône de sa génération et de sa communauté.

    J’ai réussi à tenir presque un an sans me faire spoiler le film, alors je vais essayer de ne pas trop en raconter.

    Produire aujourd’hui un film musical et fantastique, interprété dans sa quasi-totalité par des Afro-Américains, est un choix à contre-courant. Un projet qui n’aurait sans doute pas pu être porté par un autre réalisateur, mais qui réussit l’exploit d’être à la fois plaisant, prenant et percutant dans ses nombreux choix de mise en scène.

    Le choix d’un acteur unique jouant des jumeaux, par exemple, est une option que je n’ai jamais vraiment appréciée au cinéma. Legend de Brian Helgeland (2015) nous dédoublait déjà un Tom Hardy, tout comme Christian Bale était “jumellifié” dans Le Prestige de Christopher Nolan, et cela m’ennuie.
    Affirmer deux identités distinctes est une performance, certes, mais on aurait tout aussi bien pu prendre un second acteur et représenter une fratrie classique. Le très mauvais Gladiator 2 (Ridley Scott, 2025) met en scène de faux jumeaux, et c’est presque l’élément le plus pertinent du film.
    Cela dit, ici, le procédé est efficace, même si j’ai réussi à confondre les deux personnages à plusieurs reprises. On capte vite les nuances de personnalités entre les deux frères, et le ton de chaque rôle est vite donné à travers leurs déboires.

    Le retour de certains acteurs un peu “oubliés” fait également plaisir, notamment Omar Benson Miller dans le rôle de Cornbread, second rôle costaud et goguenard que je retrouvais sans cesse dans les films de mon adolescence, mais aussi Delroy Lindo dans le rôle de Slim. Je l’avais déjà croisé dans Malcolm X (Spike Lee, 1992) ou dans le très culte (pour moi) Roméo doit mourir d’Andrzej Bartkowiak (2000), aux côtés de Jet Li, Aaliyah et DMX.
    On aperçoit également la magnifique Hailee Steinfeld, que je ne croyais pas connaitre, mais qui s’avère être la jeune Mattie dans True Grit des frères Coen (2010). Pas mal comme début de carrière.

    Mention spéciale pour les éléments de décor, et plus particulièrement le choix de situer l’histoire dans un Sud encore profondément marqué par la ségrégation, qui, au Mississippi, ressemble encore vachement à de l’esclavage entre champs de coton et présence du Ku Klux Klan.
    J’avais adoré l’immense plan de Django Unchained (Tarantino, 2012) au milieu des saules pleureurs, tout comme l’ambiance générale de l’excellente série Atlanta de Donald Glover (2016). Mais ce film m’a presque rappelé l’atmosphère très louisianaise des Bêtes du Sud sauvage (Benh Zeitlin, 2012), qui mettait en scène une jeune enfant coincée entre précarité, cultures vaudou et folies locales.
    Revoir ces terres désolées et humides m’a particulièrement ravi et rappelle la diversité des paysages américains, le Sud étant souvent laissé de côté dans les tournages.

    Au-delà d’une image léchée et d’acteurs sublimes qui ne cessent de nous éblouir (malgré une utilisation parfois abusive du grand angle dans les plans poitrine), c’est à la musique que le film doit énormément. Ludwig Göransson, compositeur du film et fidèle collaborateur de Coogler, semble s’être véritablement imprégné des différentes cultures musicales explorées : créoles, cajuns, country ou irlandaises. Aidé par sa compagne, la violoniste Serena McKinney, ainsi que par certains acteurs du film, musiciens ou non, il offre une dimension supplémentaire à l’œuvre, la rendant parfois plus musicale que fantastique. Le panorama dressé, des musiques africaines des griots jusqu’aux dérives presque futuristes du rap actuel, et l’importance donnée au blues, apportent une véritable richesse culturelle et pédagogique.
    Quant à la musique irlandaise, Jack O’Connell nous fait vibrer avec une interprétation incroyable, presque transcendante, de Rocky Road to Dublin, chantée et dansée s’il vous plaît. C’est virevoltant, et même Baz Luhrmann semble battu sur son propre terrain esthétique. On devrait faire des combats de films, tiens.

    En définitive, j’ai été conquis. Et c’est rassurant de voir qu’en 2025, on peut encore produire des films grand public de cette ampleur.

    Je vous invite à découvrir la quasi-totalité des films cités dans cette chronique, et je m’excuse d’avance pour les approximations concernant le cinéma afro-américain… mais il faut bien que théories se fassent.

  • Moi, Capitaine (Matteo Garrone, 2023)

    Plus jeune, j’étais fatigué par le cinéma italien moderne : trop social, toujours pauvre et épuisé, à l’image du pays qu’il représentait, loin de la grandeur d’un Fellini, d’un Antonioni ou d’autres réalisateurs italiens de l’âge d’or. Après avoir vu La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, je suis toutefois revenu sur mes positions et me suis rendu compte de la versatilité du cinéma italien contemporain. Des critiques qui, au fond, pourraient être adressées à l’ensemble des cinémas européens, de l’Angleterre au Portugal. Lorsque Dogman est sorti en 2018, j’ai pris conscience de la capacité de Matteo Garrone à rendre une forme de grandeur à une Italie oubliée, ou à défaut, à sublimer son caractère pitoyable.

    Le choix de réaliser un film sur un migrant témoigne donc d’un changement important dans ses sujets de réalisation. Cela dit, il traduit aussi une volonté d’alimenter le débat sur les questions migratoires qui, en Italie — et plus encore sous Meloni —, sont devenues hautement conflictuelles. Le but du film me paraît être de donner une voix, ou du moins une image à des individus qui ne sont souvent perçus que comme des ombres par beaucoup. Le film donne une identité à ces jeunes hommes et femmes : il raconte un environnement, une famille, des volontés de départ différentes selon les individus. Mais il raconte aussi un parcours, souvent flou pour nous en Europe et indicible pour ceux qui l’ont emprunté.

    Le film est assez simple dans sa construction, et il n’apprend rien à ceux qui sont déjà avertis, mais il rend compte par l’image de la violence des parcours migratoires. Il montre les corps oubliés à travers de nombreux moments marquants : la chute du pick-up, l’effondrement dans la marche du désert, ou encore les corps mutilés et repliés des camps de détention libyens. Cette grande séquence raconte également le racisme entre populations arabes et subsahariennes, les migrants noirs n’étant rien d’autre que des marchandises, des moyens de s’enrichir d’une manière odieuse ou d’une autre. On pense même au personnage incarné par Samuel L. Jackson dans Django Unchained (Quentin Tarantino, 2012), gangrené dans ses fondements par l’argent et la peur.

    À défaut de n’être que souffrance et pugnacité, le film est beau. Garrone offre à voir de nombreux éléments de la culture africaine, à commencer par la bande-son qui, sous couvert de kora ou de guitare électrique, survole le film avec des riffs très inspirés d’Ali Farka Touré.

    Et surtout, le film se réfère au cinéma africain. Ce cinéma, mis en lumière notamment par Yeelen de Souleymane Cissé (1987), est avant tout un cinéma onirique et fantastique, malgré son influence soviétique. On y raconte mythes et légendes de sorciers, de griots et de surnaturel, des éléments très présents dans Moi, capitaine. On retrouve ce personnage qui se perd entre rêves et cauchemars ; ces corps lourds et mourants devenant légers et faciles à soulever ; ces anges venant apporter les images d’une famille disparue. Le réalisateur me semble coutumier de ce type de rêveries — on retrouvait déjà dans Dogman le toiletteur se racontant des plongées sous-marines avec sa fille. Mais ici, c’est autre chose : cela rend compte d’un folklore fantastique profondément ancré en Afrique, qui permet à chacun de voir son chemin accompagné d’ancêtres, d’anges ou de qui de droit.

    Le film est inspiré par l’histoire de Fofana Amara, jeune Guinéen de 15 ans qui a dû conduire le bateau l’amenant en Italie avec une centaine de personnes à bord. Certains y verront un acte d’héroïsme, d’autres un affront porté aux murs de la forteresse européenne. A ceux là, n’oubliez pas comment vos ancêtres espagnols, grecs, belges ou italiens ont pu être traités dans notre pays fut un temps.

    Je vous renvoie à ma chronique sur Le Chant des vivants de Cécile Allegra et vous invite à écouter le très bel album The Mandé Variations de Toumani Diabaté, c’est la musique qu’on passe dans la salle d’attente du paradis.

  • Good Fortune (Aziz Ansari, 2025)

    C’est fou comme ces extraits de films de dix secondes, sans trop d’informations, sur Instagram ou YouTube, sont devenus des moyens de promotion efficaces pour les sorties. C’est comme ça que je me fais avoir pour tous les films avec peu de budget promo, et ça marche.

    Good Fortune est une douce comédie sur la misère et l’opulence. Deux hommes (Seth Rogen et Aziz Ansari), que tout oppose , principalement la richesse, se retrouvent à échanger leurs vies après les maladresses d’un ange interprété par Keanu Reeves.

    Je suis toujours un peu fatigué par les films « sociétaux » produits par Hollywood. J’ai l’impression que c’est souvent trop facile et que la critique du système reste très douce. À défaut de s’attaquer aux fondements des problèmes du travail, du logement ou du consumérisme américain, on chicane les robots livreurs d’Uber Eats. C’est léger, quoi…

    Après, il ne faut pas trop en attendre : c’est une comédie, et elle fait le boulot. Keanu Reeves est plutôt bon ; l’ange devient humain pour être puni de ses maladresses, ce qui l’oblige à apprendre à vivre : travailler, manger, être heureux. Cela rappelle un peu PK (Rajkumar Hirani, 2014), où un alien se retrouve à devoir vivre en Inde par hasard (super comédie).

    Petite aparté : c’est fou comme la lumière et la couleur des films ont changé depuis quelques années. La série Euphoria (Sam Levinson, 2019) en est un parfait exemple. Tout est teinté, stylisé. J’adore. Qui a lancé cette mode ? Nicolas Winding Refn avec Drive ?

    Bref, c’est une comédie légère sur les conditions de travail des Américains et l’épanouissement personnel. Ça ne fera pas oublier les méfaits de l’acteur/réalisateur durant #MeToo. Il me semble qu’il s’est expliqué à ce propos dans un one-man show; j’irai voir son plaidoyer.

    Edit: Je suis allé voir son plaidoyer depuis, c’est vraiment éclaté. Assume tes torts avec sincérité abruti. Il reste du boulot.

  • Oxana (Charlène Favier, 2024)

    Il m’a toujours été difficile d’aborder le sujet des Femen. Étant un jeune homme blanc d’Europe de l’Ouest, j’ai souvent eu l’impression que chacune de mes critiques pouvait être apparentée à celles des grands détracteurs de ce mouvement et, plus largement, de la cause féministe. Étant pudique et parfois un peu puritain, j’ai pu, en tant que jeune adolescent, être gêné ou incrédule face à leurs actions. Avec le recul, j’attribue cela à de l’incompréhension et, de toute façon, une partie de leurs actions a pour but de marquer les esprits par la provocation et la transgression, donc je suppose que c’est normal.

    Plus tard, j’ai eu l’occasion de lire Confession d’une ex-Femen (Éloïse Bouton, 2015), un peu par hasard, et ce qui en ressortait tenait davantage d’une lutte de pouvoir et d’ego en interne que d’une réflexion profonde sur la question féministe. Rien qui ne m’amenait à nourrir une véritable réflexion sur le féminisme. Puis #MeToo est arrivé et le monde a changé (un peu). L’art et le cinéma sont devenus des symboles importants dans ce bouleversement de notre société ; l’affaire Weinstein jusqu’à l’affaire Polanski en sont de bons exemples. Mais qu’en est-il de la première démonstration de force féministe de notre époque récente ? Qu’en est-il des Femen ? Qui sont-elles vraiment, indépendamment de ce qu’on a dit d’elles ?

    Je trouve souvent les biopics un peu plats, la narration suivant toujours un axe imposé, ce qui m’ennuie. Cela dit, je ne connaissais rien de ce mouvement ni de ses protagonistes, et le film est plutôt prenant. Le montage entre les époques permet de freiner un peu l’évolution du personnage et de ses actions. Il permet aussi de faire comprendre son incapacité à se réinsérer dans la société après tout ce qu’elle a vécu dans son ancienne vie de militante.

    C’est prenant de voir ces sociétés oubliées de l’Europe de l’Est, bloquées dans le temps, tant dans leur esthétique que dans leurs mentalités. Les réflexions sur l’émancipation des femmes y sont plus fortes parce que les problèmes y sont plus violents : le mariage forcé, la prostitution, ou l’emprise masculine. On se rend compte de tout le travail accompli par ces « lanceuses d’alerte » et à quel point le féminisme a évolué en une décennie.

    Le film est vraiment beau : il y a une véritable maîtrise de la lumière et des couleurs. Une scène de sexe dans un vestiaire de piscine est particulièrement réussie ; le fond jaune des murs et les tons lumineux sur les corps témoignent d’un vrai travail esthétique tout au long du film.

    Et puis, je ne sais pas d’où vient ce choix artistique, mais le film est rempli d’hors-champs suggestifs. Que ce soit pour représenter la violence, le regard d’autrui ou les scènes de sexe, on se retrouve constamment tourné vers un personnage qui subit son environnement sans que l’on puisse tout à fait le voir. Cela rappelle un peu Le Fils de Saul (László Nemes, 2015).

    Ce qui s’exprime dans ce film, c’est surtout la question de son héroïne. Au-delà des combats féministes, on observe réellement la scission entre deux vies : celle du militantisme et celle de l’exil politique. Il est extrêmement difficile de se réinsérer pleinement dans la société lorsqu’on a vécu de telles expériences hors du commun, que ce soit dans un contexte comme celui-ci, mais aussi dans l’humanitaire ou le journalisme de terrain. C’est la question qui est ressortie le plus nettement de nos réflexions, partagées avec mon père et ma conjointe, mes deux co-visionnaires du film. Il est de notre devoir de conserver notre indulgence envers les blessés de paix et de leur offrir l’accueil qui convient lorsqu’ils font face à des poursuites ou à des difficultés de toutes sortes. La France se doit d’être première en matière de réflexion humaniste, et elle doit rester une terre d’accueil pour les réfugiés, qu’ils soient politiques ou climatiques.

  • Vie Privée (Rebecca Zlotowsky, 2025)

    C’était pas foufou hein.

    Sympa, rigolo parfois, plutôt sobre et élégant dans la lumière et la photo mais pas tant plus. On s’attend parfois à ce que certains sujets abordés soient plus déroulés, les traumas des uns ou la résolution de l’intrigue par un autre, mais non. C’est léger, mais ça suffit pas. Pendant tout le film, je me rappelais, peut-être à tort, les téléfilms de Catherine Frot et André Dissocier. Je suis certain que la réalisatrice me tuerait pour cette comparaison.

    Cela dit, on assiste à la présence de trois acteurs majeurs du cinéma français et international.

    Je connais mal Jodie Foster, c’est une icône c’est vrai. Enfant érotisée avec Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976), enquêtrice terrifiée mais pugnace dans Le silence des agneaux (Jonathan Demme, 1991) ou gardienne de l’équilibre des classes dans Elysium (Neill Blomkamp, 2013). Voilà le peu que je connaissais de Jodie Foster. Faudra un jour définir comment on devient culte.
    Jodie Foster, que je savais trilingue, est vraiment efficace dans son jeu en français, on ajoute un peu de narration pour faire comprendre ses propos ou son accent anglais, mais ça ne gêne jamais et je la salue pour ça ! On aime voir sa grâce et son sourire, mais dans ce contexte ça s’arrête un peu là et la performance est plus technique que prenante.

    Daniel Auteuil est gentillet, un peu drôle, un peu amoureux, toujours avec ce charme bourgeois de la réussite bedonnante des secondes parties de vie (ou de carrière).

    Quant à MONSIEUR Mathieu Amalric, il nous sort une fois de plus un grand jeu d’acteur.
    Je ne comprendrai jamais ma fascination pour le jeu de cet homme, ce regard de chien battu ou rageur, cette intonation de voix brisée, ce flegme caractéristique, un peu sale et authentique. Je me souviendrai toujours du monologue de la lettre à sa sœur dans Un conte de Noël (Arnaud Desplechin, 2008) qui m’avait frappé par la froideur de son jeu et de sa voix, posés, une scène presque lue sans jeu. Cet homme qui a su interpréter un méchant français dans un James Bond, peut-être le meilleur ? Celui qui nous a troublés par sa mélancolie, son mutisme et sa fragilité dans Le grand bain (Gilles Lellouche, 2018). Bref, ce grand acteur là.
    Son personnage rôde, triste et enragé, avec toujours le mot juste qui trahit si bien la nature humaine. J’t’adore, même si j’ai dit Almaric pendant des années.

    En définitive, le film est léger, parfois farceur avec le personnage de l’hypnotiseuse ou de certains patients. On se perd entre thriller, comédie, drame familial, et c’est un peu lent. Ce qui sauve le film, et ne semble pas commun, c’est la capacité qu’il a de rendre sa beauté à l’amour pas toujours glamour. Dans une époque où le corps est plus montré et façonné que dans l’Antiquité, on assiste là à une sensualité des corps qui ont passé la soixantaine. Les bisous pleins de rides, pleins de poils, et les corps pleins de relâchement, ça ne se montre pas beaucoup au cinéma. On ne filme pas l’amour digne des corps de nos parents, mais c’est vraiment beau.

    Bref, cette chronique était laborieuse mais j’ai fait plus d’efforts que Beigbeder sur France Inter, alors si vous avez besoin d’un ghoswriter, vous avez mon numéro.

  • Rengaine (Rachid Djaïdani, 2011)

    Quand j’ai vu le DVD de Rengaine dans les bacs d’un disquaire, je n’ai pas hésité. Je l’avais vu en 2011 lors de sa sortie. Tout jeune cinéphile adepte de rap et d’expérimentations malgré mon amour pour le cinéma classique, j’avais adoré. C’était un film tourné avec la même fougue que mes premiers courts métrages filmés à la caméra de touriste allemand, ça ne pouvait que m’attirer.

    Première fiction de Rachid Djaïdani, Rengaine est une espèce de comète un peu oubliée de tous, mais qui lors de sa sortie, a émerveillé le public et la critique, jusqu’à sa sélection à la Quinzaine des réalisateurs et une nomination aux César.

    En adoptant une narration proche de la fable, déclinée dans notre réalité, on assiste à un trombinoscope des communautés arabes et noires de Paris, et à une réelle approche d’un sujet de société : la question des mariages mixtes, intercommunautaires et interreligieux. Avec ses tensions et ses préjugés, Rengaine se veut porte-parole du rapprochement entre des communautés qui se côtoient, se fréquentent et s’allient, mais refusent de se mélanger sur les questions amoureuses.

    La réalisation est rauque, trop proche, est détonante. Elle va sentir les gens, les inspecter, eux et leurs humeurs, comme pour les dépouiller de leurs apparences. Toujours en mouvement, on observe chaque identité : jeune, vieux, boxeur, ringard, voleur ou policier. Qui est-il ? Qu’est-ce qu’il a à dire de la situation ? Quel cliché il représente de mon imaginaire d’une communauté ? Tous ces profils qui composent la fratrie visitée par le personnage du grand frère nous donnent une idée de la complexité d’une communauté, tant les identités sont multiples même au sein d’une même famille.

    Slimane Dazi reste toujours très fort, mutique et vibrant d’émotions, en colère face à ses propres contradictions. Lui qui refuse les choix de sa sœur, mais se refuse presque aussi à assumer les siens. La rencontre avec son frère banni est bouleversante : tension et verve au rendez-vous (premier rôle au cinéma de ce dernier, mais je n’arrive pas à retrouver son nom). Ce frère qui a quitté la famille pour pouvoir assumer son homosexualité nous offre une autre clé de compréhension du personnage de Slimane Dazi. Tu n’assumes pas ton propre amour, tu n’assumes pas l’homosexualité de ton frère, donc tu te rattaches à des idées patriarcales qui entravent la liberté de ta seule et unique sœur.

    Pendant ce temps, le personnage de Dorcy, incarné par Stéphane Soo Mongo, se balade dans les milieux artistiques parisiens entre castings foireux et tournages absurdes. J’aime à croire que c’est un peu autobiographique pour le réalisateur (son Wikipédia raconte malgré tout une autre carrière que celle que je lui imagine). Et on aime ça : ç’en est prenant à certains moments, drôle dans son ridicule.

    Ayant acheté le DVD, je suis allé traîner dans les bonus et on découvre un paquet de scènes coupées foireuses, dont une avec Booder en chef de cuisine tyrannique. C’est très drôle et sans rapport avec le film, mais au moins ça aura existé. Voilà pourquoi il faut acheter des DVD, les lost medias ça me peine toujours un peu.

    Bref, un film percutant sur le racisme, le mariage mixte et Paris. Intégrez-moi ça aux dispositifs de Passeurs d’Images si ce n’est pas déjà fait.

    Que de l’amour.

  • Avatar, de feu et de cendres (James Cameron, 2025)

    « C’est affreusement creux, c’est une prouesse cinématographique, mais c’est d’un creux. »

    Voilà ce que j’ai entendu en sortant de la salle, venant d’un spectateur. 3 h 20 de film et seulement 11 mots pour juger l’un des plus grands spectacles de notre décennie. Une critique binaire qui se veut intellectuelle. Mais qu’a fait le cinéma populaire pour mériter d’être jugé si durement quand il dévoile tant de prouesses ?

    J’ai vu Avatar 3, le dernier opus en date de la saga, et j’ai été bluffé par ce que j’ai vu.

    Quand j’étais étudiant en cinéma, j’ai passé quasiment une année à étudier le cinéma de James Cameron. Son amour pour l’eau, pour le futur, pour la femme, son attrait pour la science en dépit de sa peur de la bombe atomique, ses dessins et ses visions, la totale. On se demande comment cet homme fait-il ? Créer avec tant de puissance, réaliser les films les plus rentables de l’histoire du cinéma, porter la technique à ce niveau de réussite, en plus d’être un mec sympa qui va se balader au fond des mers. Comment se fait-il donc qu’Avatar, bien qu’il soit un des films les plus détonants de notre époque, soit tant critiqué pour ses facilités ? Pourquoi Avatar ne surprend-il plus autant qu’avant ?

    J’ai mis quelque temps à rentrer dans le film, il est vrai. L’univers aquatique étant déjà bien dévoilé dans le deuxième opus, les traits familiaux restant inchangés, je suis resté de marbre pendant les 20 premières minutes du film. Les marchands à voile montés sur leurs méduses géantes ne m’ont pas tant émoustillé, et leurs destriers me rappelaient vaguement l’alien de Nope de Jordan Peele. Mais la venue d’une nouvelle tribu, faite de haine, de feu et de barbarie, m’a complètement chamboulé. On passe d’une narration légère, sans réelle instabilité, à un tout autre niveau de tension en quelques secondes. Apocalypto de Mel Gibson commençait en ces mots : « A great civilization is not conquered from without until it has destroyed itself from within. » (W. Durant).
    Tout comme Terminator 2, l’effet miroir de la narration, où le héros se retrouve à s’affronter lui-même, donne un nouvel élan au film et raccroche le spectateur à une nouvelle curiosité. Dans un univers où les peuples de la Terre, de l’Eau et du Vent vivent en harmonie, comment le peuple du Feu trouve-t-il sa place ? (On embrasse les producteurs du dessin animé Avatar, le dernier maître de l’air.)

    C’est grandiloquent, c’est sûr. Et pourtant, j’y ai vu bien plus qu’une histoire de Pocahontas bleus et de colons stéroïdés. La question de Spider est par exemple un point d’orgue de la tension du film à mon sens : j’y vois une tragédie grecque, un sacrifice pour la survie d’un monde. Cette scène et l’acceptation de son sort par le jeune Spider m’ont tenu en haleine. Après avoir été sauvé par la grande Eywa, voilà que ce dernier vient perturber l’ordre de cet univers : j’ai a-do-ré.

    La question des enfants et du métissage chez Neytiri est aussi d’une grande pertinence : comment aimer ses enfants quand ils sont faits du sang de son ennemi ? Prenez ce propos, mettez-le dans un Tchekhov, vous verrez que ce n’est plus si creux. Oona Chaplin, l’actrice qui interprète Varang, tenait ce propos à propos de Neytiri et de son propre personnage : « On s’interroge aussi sur le point de non-retour, quand on s’abandonne à cette fureur : à quel moment devient-on soi-même le monstre que l’on veut combattre ? » (L’Écran fantastique, déc. 2025). Et c’est dans toutes ces nuances que j’y ai vu plus que du creux, plus que du cinéma populaire, plus que du binaire.

    Depuis le premier Avatar, 16 ans ont passé. On a eu droit à Blade Runner 2049 (Denis Villeneuve), Game of Thrones (D. Benioff, George R. R. Martin), Dune (encore mon gars Denis), Interstellar (Christopher Nolan) ou Mad Max: Fury Road (George Miller). C’est normal de ne plus être époustouflé par Avatar, on a compris à qui on avait affaire. Le film a ses longueurs, et ses répétitions il est vrai. Rien n’évolue vraiment dans les schémas, et les kidnappings à répétitions sont lassants, bien que celui de Jake offre une idée du monde des humains. Mais quelle tristesse de ne plus vouloir — ou pouvoir — y croire, quel dommage de ne plus se laisser porter par ce récit et la beauté de ce film.

    À la fac, on aimait Tarkovski ici, Cassavetes là, ou Lang au fond à droite. Mais quelques-uns de mes camarades étaient, eux, des parias : ils aimaient Rocky, Rambo, Superman et Forrest Gump. Ils aimaient le cinéma qui fait vibrer les drive-in américains et les soirées de Noël de TF1. Un jour, j’ai dit à certains de mes camarades que j’adorais la saga American Nightmare (Everardo Gout, Gerard McMurray, James DeMonaco) pour son sous-texte et son esthétique pop gore. Et vlan : regards hautains et ricanements. Quel dommage.

    Quel dommage de passer à côté d’un pan du cinéma parce qu’il ne se veut pas intellectuel, parce qu’il est parfois outrancier ou simpliste… On y voit ce qu’on y voit, mais moi j’y vois un regard désabusé. Martin « The Boss » Scorsese disait détester les films de Marvel, car au delà de leur intérêts financiers et du coté presque algorithmique de leurs constructions narratives, ils offraient un rendu de spectacle sans saveur et sans profondeur. Moi j’aime le panais, mais j’aime aussi les frites.

    Alors vive le cinéma qui vous pète à la gueule, vive James Cameron, vive les mecs qui choisissent Rocky en exposé à la fac, vive la grandeur et le manichéisme.

  • La petite cuisine de Medhi (Amine Adjina, 2025)

    J’ai pas grand chose à raconter sur ce film. 

    Le film se résume à « j’ai du mal à trouver un équilibre entre mes origines et ma vie, donc j’me fous dans la merde, mais vous inquiétez pas regardez ce truc qui concilie les deux et règle tout, allez bisous ». Une blanquette de veau à l’oranaise dans le cas présent.

    J’ai l’impression d’avoir vu ça 15 fois.

    Ça m’emmerde pas mal, même si les personnages sont fort sympathiques, voire intéressants dans leurs fonds et la tentative de ne pas être cliché, moi jeune bourgeoise de gauche, moi femme arabe libre, moi jeune cuistot algérien qui ne fait pas de couscous, c’est du réchauffé quoi…

    C’est pas méchant mais bon c’est un manuel de comédie française et puis j’ai souvent l’impression qu’on pardonne bien vite au personnage des comportements super problématiques.

    A défaut, j’aurais aimé voir un peu plus de cuisine.

    Par contre, j’ai vu qu’Hiam Abbass jouait dans Blade Runner 2049, faut vraiment que je revoie ce film.

  • Sur un fil (Reda Kateb, 2025)

    J’y suis un peu allé à reculons, connaissant de plus ou moins loin le milieu, c’est assez facile de tomber dans le pathos, et pourtant je reconnais en Reda Kateb une réelle sensibilité et j’attendais donc de lui un regard pertinent.

    Au final, on assiste à un Klapisch toledano-nakachien, c’est sympa , mais on sent qu’on est parti chercher un sujet de niche qui fait rire ou qui émeut facilement. Des enfants malades, des combats d’adultes pour les faire sourire, une construction narrative simple pour un résultat simple.

    Un innocent personnage se prend au jeu d’une cause difficile, il crée un lien et fera tout pour le sauver, quitte à bousculer l’ordre établi. J’ai déjà vu ça quelque part. Un paquet de fois même.

    La vraie réussite du film vient principalement de la justesse de certains acteurs, le personnage de Phillipe Rebbot est plutôt pertinent dans ses angoisses et son engagement, Sara Giraudeau est toujours efficace dans ses moues d’infirmière esseulée et amusée de la présence des clowns, mais la palme revient vraiment au personnage d’ Elsa Wolliaston. Je ne connaissais pas du tout cette actrice, ni son parcours de chorégraphe, mais on sent dans son personnage une réelle force silencieuse. Le mutisme des personnages joue souvent en leur faveur mais là je trouve ça particulièrement pertinent.

    Au final, Reda Kateb nous offre une œuvre plutôt simple mais qui n’est qu’un début je l’espère dans la suite de sa carrière de réalisateur, la scène de la fusillade étant si finement amenée et interprétée qu’on lui pardonne la maladresse de ses débuts !