Je n’avais pas eu l’occasion de voir Ran durant ma grande faim de films étudiante, cette fameuse période de la vie d’un jeune cinéphile où il dévore un à deux films par jour. Cinéma classique, cinéma culte, cinéma populaire ou expérimental, tout y passe, et de cette période naissent les prémices du regard, de cette période naît l’appétence pour tel ou tel cinéma. Cela dit, Ran était passé à la trappe.
Pendant des années je l’ai regretté. Mais je savais aussi que je ne voulais pas regarder ce film dans de mauvaises conditions : ni petit écran, ni mauvais son. Ce serait au cinéma que j’affronterais les samouraïs, ou nulle part ailleurs. La cinémathèque de Toulouse a permis cet affrontement dans le cadre de sa rétrospective de Kurosawa. L’attente en valait la peine et j’ai été balayé par la puissance de Ran.
Story time rapide : dans un Japon ravagé par la guerre, le vieux seigneur Hidetora Ichimonji décide de céder le contrôle de son fief à ses trois fils, Taro, Jiro et Saburo, afin de finir ses jours heureux et en paix. Mais les dissensions entre les trois frères plongent rapidement leurs familles, leurs foyers et la région dans le chaos.
Alors rouez-moi de coups pour l’utilisation de ce terme, mais quel BANGER ! Ce film est une œuvre d’art complète. Des costumes à la narration, des relations interpersonnelles aux scènes de bataille, c’est incroyable de beauté et de profondeur. Je ne sais pas trop comment parler du film tant il est rempli de points dont on pourrait discuter, mais je vais tenter.

Dans un premier temps, il est important de parler de l’aspect visuel du film, plus précisément des décors, costumes et maquillages. Le film commence sur le haut de montagnes vallonnées recouvertes d’une végétation basse qui rappelle le cinéma d’animation japonais, et plus précisément l’univers de Princesse Mononoké (Hayao Miyazaki, 1997).
Ce paysage bucolique est le premier lieu de la narration du film. On y retrouve le seigneur Hidetora qui participe à des parties de chasse avec ses trois fils ainsi qu’à des rencontres commerciales. Cet environnement rend la situation paisible malgré les différentes démarches d’échange ou de succession qui prendront place, et nous permet malgré tout d’admirer la beauté des campagnes japonaises tout en rappelant le caractère prospère de la situation du seigneur Hidetora.
La suite de l’action se déroule dans les châteaux anciens de Kumamoto et Himeji, de célèbres édifices datant du Japon médiéval. D’ici commencent les déboires du seigneur suite à la passation de pouvoir entre son fils et lui. Les cours, les portes, le donjon : tous ces différents motifs d’architecture rappellent la séparation bien marquée des différentes castes ou groupes sociaux et leur assujettissement au sein du château. Ces lieux rappellent à la fois le côté royal et militaire des protagonistes du film.
Puis, après la bataille, viendra l’exil, et l’on retrouvera les plaines désolées et volcaniques du mont Aso, plus grand volcan actif du Japon. Les plaines noires et poussiéreuses ainsi que les ruines dans lesquelles le seigneur et son bouffon prendront quartier rappellent en tout point la déchéance du personnage et illustrent à la fois sa chute sociale et l’instabilité de son état mental.

Tous ces décors sont bien évidemment peuplés de personnages hauts en couleur. Empruntés tant au théâtre Nô qu’au théâtre Kabuki, les personnages se retrouvent drapés de couleurs bien marquées pour simplifier la perception visuelle des affrontements et des attachements à tel ou tel seigneur.
Pour les incultes comme moi avant cet article, permettez-moi un peu d’humansplaining. Le théâtre Nô au Japon s’apparente à un style très lissé, fait de codes de narration et de jeu bien précis. Il peut souvent s’apparenter à une forme de dramaturgie très classique destinée à un public plutôt aristocrate. Les visages sont affublés de masques très marqués visuellement et les costumes, tout comme les décors scéniques, restent très sobres.
Le théâtre Kabuki, quant à lui, est beaucoup plus haut en couleur et vivant. Il est destiné à un public plus populaire. Les histoires sont plus accessibles et le jeu beaucoup plus vivace.


Ces deux formes théâtrales japonaises sont toutes deux représentées au sein du film. Le personnage d’Hidetora, lorsqu’il sombre dans la dérive mentale, est maquillé avec outrance pour le vieillir et amplifier le caractère esseulé de sa situation ou de sa folie.

Les trois fils, quant à eux, sont très marqués par leurs couleurs respectives. Ces trois couleurs nous permettent de différencier tant les fils que leurs armées respectives. D’autres intervenants apparaîtront en fin de film vêtus de blanc ou de noir, ce qui renforce leur position extérieure vis-à-vis de la fratrie. Le personnage du bouffon du roi n’est pas à négliger tant il occupe une place centrale dans la narration et la réflexion à propos de l’histoire. C’est aussi un personnage très vivant et loquace, donc proche du style Kabuki.
Les différents personnages féminins, quant à eux, restent plutôt lisses dans leurs apparences, mis à part ce trait si particulier au Japon : celui de raser les sourcils pour les repeindre un peu plus haut sur le front. Cela rappelle parfois un masque mais signifie souvent dans le film un côté animal, comme un chat ou un renard. Le renard étant un animal considéré comme mystique et polymorphe au Japon, ce n’est pas très sympa pour les femmes, monsieur Kurosawa. Je vous renvoie au film d’animation Pompoko d’Isao Takahata (1994), grand oublié des triomphes du studio Ghibli.

Pour ce qui est de la narration, on est vraiment sur un drame shakespearien. C’est d’ailleurs tout le film : une supposée adaptation du Roi Lear de Shakespeare, même si Kurosawa dit ne s’être penché sur le livre qu’après avoir finalisé son scénario. On retrouve malgré tout de nombreux points similaires entre les deux œuvres : la trahison entre père et fils, puis entre fils ; les quêtes de pouvoir des uns et des autres ; les influences silencieuses ; les déboires habituels des personnages de tragédie.
C’est toujours beau et prenant de voir une famille se déchirer — en tout cas ça marche bien avec moi — et ça mène surtout à un sacré bazar dans le royaume dans ce cas-là. On comprend vite que le seigneur Hidetora est un seigneur de guerre et que les conquêtes ont une place importante dans sa gouvernance. Ses fils sont bien les successeurs de son œuvre et, malgré des personnalités très différentes les unes des autres, la violence est au cœur de leur mode de vie. Et très vite, on va voir un fils affronter son père, et c’est sûrement un des moments les plus incroyables du film.

Kurosawa est un réalisateur qui peu avoir une approche très théâtrale du cinéma : Rashomon (1950) en est un parfait exemple. Mais il n’en reste pas moins un réalisateur aux nombreuses réalisations épiques, et Ran est surement le meilleur étendard de cette facette du cinéaste.
La bataille qui verra s’affronter deux fils face à leur père, jusqu’à la destruction de son château et son exil, est une des batailles les plus incroyables que j’ai pu voir au cinéma. Les couleurs très marquées des différentes factions facilitent la compréhension des mouvements de troupes. Les différents types de soldats — cavalerie, infanterie, archers et commandements — apportent tous un peu à la rage déferlée sur le château du père Hidetora.
La violence des armes et la résistance du père sont magistralement filmées. Les flammes et le sang rouge paraissent éclatants sur le côté gris sombre du château et des plaines environnantes.
La déchéance du seigneur Hidetora est magistrale : lui qui sort de son château en feu, fend la foule qui l’observe et se méfie de cet ex-seigneur de guerre, puis s’engage seul et fou sur les terres volcaniques qui entourent le château sous le regard de son fils. C’est sûrement la scène la plus importante du film.

La deuxième bataille sera beaucoup moins impressionnante, même si les plans des cavaliers qui tombent sous le feu des arquebuses cachées dans la forêt ont sûrement inspiré de nombreux réalisateurs, de Ridley Scott dans Gladiator (2000) aux réalisateurs de Game of Thrones (HBO, 2011-2019). Le film traite des déboires de l’homme, de sa soif de pouvoir, de l’asservissement de son prochain, même au sein de sa propre famille. De gloire et de déchéance.
Les arquebuses du film laissent entendre la capacité que l’homme a de s’accaparer la technologie à des fins de violence : Kurosawa en fait une métaphore des armes nucléaires.
Quant à nos personnages, seul Saburo, qui affronte initialement verbalement son père, sera le plus fidèle. Les deux autres fils ayant juré la perte d’Hidetora.
Le bouffon du roi, quant à lui, est un personnage très important du film. Incarné par Shinnosuke Ikehata (aussi connu sous le nom de Peter en raison de ses traits similaires à ceux de Peter Pan), il rappelle la loyauté due au seigneur malgré sa déchéance et sa folie. Mais il est aussi un personnage presque hors intrigue qui critique la société et les liens unissant les différents protagonistes. Son androgynéité est un symbole important de son rôle de bouffon : on le croit espiègle et farceur, mais il sait être sévère dans le regard qu’il porte sur sa situation.

Le personnage aveugle de Tsurumaru, tout aussi androgyne, est lui aussi central dans notre compréhension et dans la critique des situations présentées par le film. La fin du film le laisse face à un précipice qui semble l’attirer comme unique solution à la violence des hommes, lui qui a été rendu aveugle et orphelin par Hidetora durant son enfance.

Ran est un film grandiose, même s’il est difficile de le regarder comme un simple divertissement. On est face à une œuvre longue et lente qui doit être perçue comme une œuvre d’art plutôt que comme un film quelconque, et donc on se doit de lui offrir une autre attention qu’une attention active.
À l’époque des flux permanents de vidéos de vingt secondes — parfois même divisées en deux pour offrir un divertissement au divertissement — Ran peut être indigeste. Mais il n’en reste pas moins une œuvre majeure du cinéma épique et du cinéma tout court.
La trace qu’il a pu laisser chez les cinéphiles est immense, et l’inspiration qu’il a pu donner, que ce soit dans la licence Star Wars, Kill Bill, Princesse Mononoké ou simplement en citation pure dans de nombreux films par l’intermédiaire d’une phrase ou d’une image.


(Big up à @aamorphophallus sur Twitter pour la capture des screens ci dessus.)
Ce film est un chef-d’œuvre et j’ai bien fait d’attendre aussi longtemps pour le voir dans les meilleures conditions. Bravo à mon co-visionneur Quentin, qui s’est ennuyé comme jamais auparavant devant le film.
Je vous laisse avec ce petit diaporama d’affiches plus ou moins officielles.











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