Oui, on va en parler. Faites comme si vous n’aviez pas tout déjà lu ou vu à propos de ce film.
Pour faire court, Marty Supreme raconte l’histoire de Marty Mauser, un joueur de ping-pong talentueux qui fera tout pour devenir le meilleur joueur du monde, quitte à tout perdre.
Marty Supreme est le premier film solo de Joshua Safdie après la séparation artistique du duo qu’il composait avec son frère Ben Safdie. Ils avaient réalisé une demi-douzaine de films ensemble, dont l’excellent Uncut Gems (2019) et le moins bon Mad Love in New York (2014). Ben n’est pas en manque de succès depuis qu’il travaille en solo car il a récemment réalisé The Smashing Machine (2025), qui a remporté la Mostra 2025 du meilleur réalisateur. Bref, pas de jalousie de succès entre les deux frères, revenons-en à Joshua Safdie et Marty Supreme.
J’aurais adoré ce film si ce n’était pas une pyramide de Ponzi de séquences et de situations qui finissent par fatiguer le spectateur, lassé par sa longueur malgré le rythme. Le film commence par une exceptionnelle séquence d’introduction qui rappelle tout le style de réalisation de Josh Safdie : lumières travaillées, esthétique colorée, rythme de parole rapide et percutant. Le personnage est campé, avec sa verve et ses lubies : ping-pong, sexe et obsessions.
C’est beau, les scènes d’intro. Petite dédicace à la scène d’intro du film Le Royaume de Julien Colonna, meilleure scène d’intro de 2024.
Timothée Chalamet, supposé nouvelle icône du cinéma américain selon à peu près tous les médias du monde et selon lui-même, est plutôt bon dans son rôle. J’ai toujours mis un point d’honneur à ne pas considérer la prouesse d’un acteur uniquement sur les scènes de furie comme on peut le voir souvent avec Daniel Day-Lewis ou Jake Gyllenhaal, mais aussi sur les scènes de joutes verbales, les silences mutiques et leur capacité à transmettre les émotions avec le moins de paroles possibles. Le crachat maladroit de Michael K. Williams dans The Wire (David Simon, 2002-2008) me semble plus pertinent que les postillons de DiCaprio dans Le Loup de Wall Street (Martin Scorsese, 2015), quitte à rester dans une comparaison baveuse du jeu d’acteur.
Alors j’attendais Timothée au tournant, lui qui serait le nouveau Pacino. Et honnêtement, je n’ai pas été déçu. Il sait être convaincant dans ses argumentations quand il se retrouve à devoir vendre ses mensonges et sait aussi susurrer des mots d’amour au téléphone à la belle actrice dont il a trouvé le numéro de chambre d’hôtel. Quand la folie le prend et qu’il hurle et s’agite, il reste conforme avec ce qu’on attend de son personnage.
Bref, il n’est pas le problème principal du film. Je ne répondrai pas à la question du « mérite-t-il l’Oscar ou non ? » car mon coeur est dirigé vers DiCaprio avec Une bataille après l’autre (Paul Thomas Anderson, 2025).

L’entièreté du film reprend des codes habituels des films réalisés par Josh Safdie. À commencer par les personnages secondaires et leurs sales gueules (ndr : on peut être beau et avoir une sale gueule). J’ai eu un peu honte de ne pas reconnaître Abel Ferrara en mafieux ami des chiens, ses dents abîmées prenant pourtant toute la place à l’image. On voit aussi une flanquée d’acteurs secondaires plus ou moins reconnaissables : George Gervin, considéré comme un des 50 meilleurs joueurs all time en NBA, mais aussi le funambule français Philippe Petit dont les exploits ont été retracés dans le film The Walk (Robert Zemeckis, 2015).
Mais c’est Kevin O’Leary qui prend toute la lumière des personnages secondaires, avec son rôle de Milton Rockwell, baron de l’industrie du stylo. Kevin n’est pas acteur dans la vie mais homme d’affaires et personnalité de la télévision. Vu son CV et son amitié pour Trump, on espère ne pas le voir se présenter aux prochaines élections américaines ; cela dit, il a déjà une bien meilleure filmographie que l’actuel président. Son avidité et sa méchanceté en font le grand méchant du film et rappelle qu’il ne faut pas différencier l’homme de l’artiste, au vu de ses récents propos glorifiant les méthodes fascistes de l’ICE.
On notera le retour de Gwyneth Paltrow, qui est exceptionnelle dans son rôle d’épouse ennuyée Auet d’actrice éplorée. Elle, qui avait quitté le cinéma depuis 2019 et la fin de la licence Avengers (Whedon/Russo 2012-2018). On la retrouve dans un rôle un peu plus noble (no offense, j’adore Endgame), et sa romance avec Marty est plaisante à voir tant elle est romanesque, fragile et interdite, un amour qui se vit quand le mari dort.
On dira aussi bravo au rappeur Tyler, The Creator, qui joue très bien son rôle de conman/meilleur pote, premier film pour lui plutôt réussi. Il rappelle — et c’est normal — Mos Def tant par ses traits et sa coupe défrisée que par son rôle espiègle et maladroit.
Pour revenir aux codes de réalisation de Safdie, on observe aussi la représentation habituelle de la rue et de New York à travers ses quartiers populaires. L’agitation de la rue et des quartiers juifs de New York rappelle le bazar des rues de Little Italy dans l’épisode 2 du Parrain de Coppola (1974).
Cris, fumées, étals de marchandises et klaxons en font un environnement aussi prenant que pesant. La rue est un lieu de passage dans Marty Supreme alors qu’elle était le lieu d’action principal dans Mad Love in New York ; cela dit, elle est aussi un espace qu’on veut fuir, beaucoup des mensonges de Marty étant destinés à ne pas finir par dormir dans la rue.
Au passage toujours intéressant de voir la mise en scène des communautés juives américaines. C’est une diaspora, d’autant plus à New York , qui a toujours été représentée au cinéma et dont les traits sont toujours hauts en couleurs et en éloquence. De Il était une fois en Amérique (Sergio Leone, 1984) à Jewish Connection (Kevin Asch, 2010) en passant par certaines séquences de Snatch (Guy Ritchie, 2000), la mafia juive américaine, entre ses bijoutiers et ses traditions religieuses, a toujours su être un sujet de films et d’intrigues — d’autant plus pour Josh Safdie, qui a côtoyé les diamantaires de Manhattan et en a fait l’intrigue principale de son film Uncut Gems.

Bon, Timothée est top, la lumière et les couleurs sont top, les seconds rôles sont top, l’environnement est top… alors où est le problème ?
Le film superpose trop de scénarios différents. Entre la quête de gloire de Marty, ses déboires amoureux entre une actrice déchue et une jeune copine d’enfance, ses idées de business, sa famille complexe et tout un tas d’autres déboires canins ou financiers, on se perd dans tout ça. On se fiche d’une bonne partie de ces séquences et le film prend affreusement en longueur.
Le rythme, qui fait la joie du spectateur en début de film, finit par essouffler ce même spectateur qui regarde la course se poursuivre avec lassitude. La gestion du temps est aussi incertaine que celle du portefeuille de Marty : une séquence d’une soirée prend autant de place que celle d’une semaine entière et on se demande si la narration dure un mois ou quelques jours. La pyramide de situations s’effondre et, peu à peu, on commence à s’ennuyer.
C’est dommage : 30 minutes de moins et quelques rebondissements supprimés, et on serait face à une bombe rythmique, tout comme Anora, Pusher ou Birdman. En comparaison, Une bataille après l’autre tient un rythme parfois similaire et sait nous porter tout le long du film car le dessein final est visible et bien distinct. Dans Marty Supreme, on se perd dans les objectifs, certains paraissant irréels et d’autres étant imposés car ils sont le résultat des roublardises de Marty.
Cela dit, bien vu de réussir à nous faire aimer les scènes de ping-pong : entre la lumière, la théâtralisation des réussites ou des échecs et la beauté de l’esprit sportif, on adore alors que bon… Ping, pong. Re-ping, re-pong.
Faut savoir bien mettre ça en scène, quoi.

Petite digression : c’est la maison de production A24 qui produit le film, comme plusieurs autres réalisations de Josh Safdie. A24, si vous m’entendez, continuez. Civil War d’Alex Garland (2024) est sûrement dans mon top 10, et j’adore un paquet de vos productions cinéma et télé. De Moonlight à Euphoria, de Midsommar à La Zone d’intérêt, le cinéma a de beaux jours devant lui.
Bref, le film est super, vraiment, mais on se perd dans les intrigues et le rythme. Josh, tu es un super réalisateur et la fin du duo que tu composais avec ton frère n’a pas su entacher la réussite de tes productions. Bravo à Marty Bronstein, monteur et scénariste qui, une fois de plus, nous fait virevolter.
Timothée sera sûrement un grand acteur et il est déjà très bon sur certains points, mais laissons le temps au temps. De toute façon, aux Oscars, il y a Benicio Del Toro vs Sean Penn et c’est là que se joue le vrai fight de l’année.

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