Take Shelter (Jeff Nichols, 2011)

Pendant longtemps, j’ai considéré les mots finissant en –isme comme des moyens pour les hommes de s’élever à des conditions supérieures à la leur, par des moyens physiques ou intellectuels tournés vers ces mots. Complotisme, fanatisme, extrémisme, survivalisme, et autres trucs en -isme.
Cette théorie sur la grammaire française est vraiment bancale, l’humanisme à lui seul pourrait la détruire, mais elle laisse entrevoir l’idée que souvent de nombreuses personnes soucieuses de leur propre situation financière, sociale ou sociétale voient dans toute forme d’engagement un moyen d’évoluer, de rencontrer l’autre et de trouver un sens ou un but à leur propre existence.
Trop souvent, ces quêtes d’évolution deviennent des terrains fertiles à la folie, et parfois le carburateur-accélérateur de psychoses déjà établies et non traitées. Take Shelter me semble être une juste mise en scène de cette réflexion.

Le film met en scène Curtis, un ouvrier du bâtiment, et sa famille composée de sa femme Samantha, femme au foyer, et de sa fille Hannah, atteinte de surdité. Curtis est agité et passe de très mauvaises nuits depuis peu, durant lesquelles les cauchemars se répètent. Très souvent, une tempête passe au-dessus de son environnement et recrache une pluie jaunâtre qui rend les gens fous et agressifs. Dans un premier rêve, son chien l’attaque, puis des passants, puis son meilleur ami… Ce climat anxiogène rend le quotidien de Curtis difficile, car il redoute l’arrivée de cette tempête. Inquiet de ses propres symptômes d’anxiété, il entame différents travaux d’aménagement de l’abri anti-tempête présent dans son jardin tout en commençant à s’alarmer de sa propre santé mentale.

Au fur et à mesure du film, on commence à percevoir les raisons de ces rêves et de cette angoisse nouvelle : il s’avère que la mère de Curtis est elle aussi touchée par des symptômes de paranoïa et de schizophrénie, ce qui a abouti à son internement depuis quelques années. De plus, le handicap de sa fille renforce la responsabilité de protection qu’il croit devoir adopter face aux intempéries présagées.

Pendant longtemps, j’ai cru que le film était un sous-texte sur l’invasion en Irak, mais je n’avais pas vu plus de la moitié du film. En le revoyant, j’ai cru que le film était  un pamphlet écologiste, les différentes activités professionnelles de Curtis laissant penser à de l’extraction de gaz de schiste — que nenni. J’ai cru voir une critique de la peur à l’américaine. On se souvient de l’après-11 septembre et des lettres empoisonnées, ou du racisme ambiant de l’Amérique depuis 25 ans (et plus), mais pas totalement. Le film traite dans un premier lieu de la capacité des hommes à s’enfermer dans un mutisme qui accentue leur propre enfermement dans des difficultés liées à la santé mentale.

Curtis et sa tête de grenouille (avouez-le) sont la parfaite représentation de la capacité que l’homme a de s’enfermer dans ses propres travers plutôt que de s’ouvrir aux gens qui lui sont chers. À sa décharge, il entamera une thérapie et se posera parfois les bonnes questions, mais son déni face aux interrogations de son épouse n’aidera pas à l’amélioration de sa santé. La construction de son abri anti-tempête ne fera qu’enfoncer le clou. Résultat : endettement, perte de son emploi, de ses amis et conflits dans son couple.

La paranoïa étant une maladie contagieuse, on verra que, malgré la lucidité de sa femme et l’innocence de sa fille, ces dernières finiront par être touchées elles aussi par des frayeurs similaires à celles de Curtis. Peut-être est-ce le propos du film : la capacité que la peur a de se répandre facilement dans des cerveaux déjà fatigués ou affaiblis par des vies difficiles. La question de la peur, du terrorisme par exemple, peut s’étendre. Combien de lois d’anticipation ont pu être votées aux États-Unis pour empêcher des incidents qui ne sont jamais arrivés ? Le présent nous le montre bien avec Trump et ses sbires qui font régner la terreur dans une logique de « sait-on jamais ». Cela dit, le film est tourné dans l’Ohio, un État franchement touché par les tempêtes d’ailleurs devenu le terrain de jeu des chasseurs de tornades. Est ce une raison de vouloir s’arrêter de vivre, de vivre dans la peur, et de laisser cette même peur dépasser les frontières de l’Ohio ?

Un paquet de théories existe sur la fin de ce film ; permettez-moi d’en rajouter une.
Dans les rêves de Curtis, c’est une pluie jaune qui rend fous les gens. Ce qui est curieux, c’est de voir la répétition avec laquelle on peut apercevoir des liquides jaunes ingérés par les personnages du film. Le jus d’orange de très mauvaise qualité au petit-déjeuner, ou le jus ingurgité par l’amie de Samantha à plusieurs reprises. Ce liquide qui est la source de tant d’agressivité dans les rêves de Curtis ne serait-il pas aussi présent dans sa réalité ?

Petit mot de la fin : ne laissez pas les méchants –ismes prendre le dessus sur vos vies. N’ayez pas peur de parler de ce qui vous perturbe à vos proches, et faites-vous accompagner au besoin.

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