Cinq dans tes yeux, par Hadrien Bels

Si Marseille était un millefeuille, que les plongeurs du CNM étaient le glaçage et que les vendeurs du marché des Crottes étaient la base de pâte feuilletée, à quel étage situerait-on les artistes ?

Je suis très mauvais pour parler de littérature. Par contre, je suis vachement bon pour parler de Marseille, donc un bouquin sur Marseille, je devrais m’en sortir.

Cinq dans tes yeux est le premier livre d’Hadrien Bels, jeune homme du Panier qui est passé par un paquet d’activités avant d’écrire ce premier livre. Coincé entre la culture populaire de son environnement et l’héritage culturel de sa famille, le roman, qui se veut majoritairement autobiographique, raconte les déboires de Stress, un jeune vidéaste marseillais à la recherche de financeurs et de sa place dans un environnement complètement bouleversé depuis ces dix dernières années, le tout entrecroisé de souvenirs de sa jeunesse dans les années 90/2000.

Cent ans après la disparition du quartier du Vieux-Port, détruit par le régime de Vichy dans les années 40 et la déportation des populations locales, un nouveau type d’envahisseurs a commencé à grignoter la cité phocéenne. Avec un regain d’énergie depuis le Covid. Coffee shops et galeries d’art ouvrent de toutes parts et le centre-ville marseillais change de gueule. Mais quid de Cinq dans tes yeux ?

Le roman traite de nombreux sujets mais offre une approche plutôt globale de Marseille telle qu’elle a pu être et telle qu’elle devient. Les catégories sociales changent, tout l’environnement marseillais évolue et se voit écrasé par une gentrification parisienne présente aussi dans la culture. C’est là tout le propos du livre : comment être le fruit d’un environnement qui a attiré des populations qui ont fini par changer cet environnement ?
Je suis né juste ici, mais on a repeint les murs, changé les meubles, et les voisins ont déménagés. Suis-je encore né ici ? Philo ou pas philo ?

Autre question posée dans le livre : comment être un artiste dans une ville pauvre et donc dépendante de fonds extérieurs ? D’autant plus dans une ville remplie d’artistes qui n’ont pas conscience de l’être.
Les situations vont légèrement mieux depuis les années 2010. Marseille, le Marseillais et la Marseillaise ne sont plus les objets de moqueries extérieures, et ils en ont conscience. Ils revendiquent cette identité trop souvent raillée, et les annonceurs l’ont compris. De la mode aux voyagistes en passant par le cinéma, Marseille est devenue un objet de fantasme ultra-médiatisé que l’on s’arrache et que l’on promeut. Sans vraiment porter attention aux objets de cette promotion : la population locale, le nerf de ce marketing. Quelle place laisse-t-on aux artistes locaux dans une ville qui se construit sur des fonds de subventions parisiens ? Les tournages importent des équipes parisiennes, la cuisine locale s’oublie dans des gastronomies anglo-saxonnes ou fusion, le tourisme promeut un Marseille illusoire ou révolu et les institutions culturelles promettent l’ailleurs comme étendard de programmation en oubliant qu’à Marseille, l’ailleurs est la base de l’ici. (elle est technique celle là).

Que reste-t-il donc à Stress à part ses souvenirs, lui qui reste coincé dans le présent et incertain de son avenir ?

En tant que jeune Marseillais, c’est ce que je trouve aussi extrêmement percutant et pertinent, c’est la capacité du livre à raconter la jeunesse. Entre les bêtises, les liens qui se font et se défont, les origines familiales et le reste, tout ça n’est que vécu et ça se sent. Ce qui est triste et universel, d’Hadrien Bels à Akhenaton dans Comme un aimant jusqu’à SingeStudio dans sa propre vie, c’est la suite de la jeunesse : les amitiés qui s’estompent, les travers qui se renforcent, le mutisme, la folie, la mort ou la décrépitude aiguë des amis d’antan.

Ce livre pose un regard lucide sur les classes sociales, le melting-pot marseillais, la jeunesse, le renvoi des populations populaires vers les quartiers périphériques. Punchline sur punchline — parce que c’est écrit par un mec qui a du répondant — on trouve une vraie critique de la ville et de ses travers, bien avant l’arrivée des Venants, parisiens de classe sociale supérieure détenant pouvoir décisionnaire et fonds pécuniers sur cette ville qui ne produit rien si ce n’est du folklore et des rêves.

C’est drôle, c’est finement amené et c’est très, très observateur. J’ai sillonné les rues du livre bien avant sa parution et seul un gros marcheur sans vrai but, mais avec les yeux levés, pourrait vous parler aussi bien de la rue qui descend de la gare vers National, du haut de la Canebière et son magasin Orientissimo, du toit de la Friche et son logo “On Air”, ou de ce regard que les Venants portent sur les Marseillais (mais comme disaient certains amis disparus, « c’est des bandeurs« ).

Cinq dans tes yeux est un livre à offrir à tout jeune Marseillais, à tout Venant qui se croit trop vite chez lui, à tout parent qui ne comprend pas la dualité maison/rue de son minot.

Des minots riches qui en font plus pour exister aux minots pauvres qui survivent à coups de blagues, de ceux à qui on a mis une arme dans les mains à ceux qui font des allers-retours à Aix pour étudier, de l’Estaque à Montredon, du Panier à Saint-Tronc.
Marseille vous aime mal, mais soyez fiers d’être d’ici. Des fois on n’a que ça, mais c’est déjà être riche que de n’avoir que ça.

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