As far as I remember, I’ve always been scared to b a crackhead.
Déjà très jeune, le cinéma a eu son effet de prévention sur moi. Le plan du bébé qui pleure pendant que sa mère plane dans American Gangster (Ridley Scott, 2007) me paraît être le plus vieux souvenir que j’ai, mais j’ai aussi été pétrifié par Kids (Larry Clark, 1995) ou encore par le plan de la seringue dans Pulp Fiction (Quentin Tarantino, 1994). En raison de ces petits traumatismes, j’ai un petit train de retard sur les films qui mettent en scène la drogue et ses usagers. Je n’ai pas vu Requiem for a Dream (Darren Aronofsky, 2000), ni Trainspotting (Danny Boyle, 1996), et je n’ai jamais fini Las Vegas Parano (Terry Gilliam, 1998). Un beau train de retard.
Longtemps, j’ai été sincèrement dégoûté par ces images de dope et de consommateurs. Entre la mise au ban de la société et les comportements et sentiments exacerbés par le manque ou la prise de drogue, j’étais vraiment rebuté, voire en colère contre les consommateurs de drogues, et donc pas vraiment intéressé par ces films mettant en scène ces petites morts.
Quand DMX est décédé d’une overdose en 2021, de nombreuses personnes ont pris la parole à ce sujet. Le photographe français David Delaplace s’est aussi exprimé en disant que c’était ça, un junkie : un homme dont on peut admirer le travail, parfois même la psyché, mais dont la mauvaise gestion des émotions peut mener à l’addiction jusqu’à la mort, en passant par tout un tas de choses bien répugnantes, dans le cas de DMX. Le personnage de Cruz dans l’excellent Blood In Blood Out (Taylor Hackford, 1993) en est un parfait exemple : un peintre torturé qui déteste tout, à commencer par lui-même, mais qui offre à voir des peintures sublimes.
Mon avis a quelque peu changé depuis mon adolescence, et ma colère envers les consommateurs de drogues dures s’est transformée en compréhension, sans condescendance. La mini-série Painkiller (Micah Fitzerman-Blue & Noah Harpster, 2023), qui traite des fondements de la crise américaine des opioïdes, montre bien à quel point tout le monde peut être touché par la consommation de drogue, et que rien n’est plus dur que de lutter contre soi-même. Moi-même, ex-gros fumeur de pétards et consommateur intempestif de sucre, je peux en témoigner à ma petite échelle.
Voilà en ces termes que je commence mon article. Ce blog a aussi pour vocation de mettre sur papier trente années de cinéphilie et de cogitations intempestives.
La sortie imminente de Marty Supreme de Joshua Safdie et mon amour pour Uncut Gems (2019), de ce même réalisateur et de son frère, m’ont poussé à acheter le DVD de Mad Love in New York il y a quelque temps. La pochette laissait imaginer un film coloré, traitant d’une jeunesse un peu deep et torturée, dans l’ADN d’Euphoria (Sam Levinson, 2019). Eh bien, pas le moins du monde ! C’est un film atroce sur une jeune femme consommatrice de crack dans les rues du Nord, qui court entre une relation toxique et la recherche constante d’argent ou de drogue.
La genèse du film est la rencontre entre les frères Safdie et la jeune Arielle Holmes, stagiaire non rémunérée d’une bijouterie new-yorkaise. Après avoir discuté avec elle, intrigués par son parcours, ils lui demandent de mettre son récit par écrit, quitte à la financer. Ce manuscrit servira de base à la réalisation du film quelques temps plus tard, où Arielle incarnera son propre rôle à l’écran, avec finesse si je puis me permettre. Accompagnée par le très bon Caleb Landry Jones, qui incarne Ilya, son amoureux bien salaud, et Buddy Duress, qui interprète Mike, un dealer qui s’éprend d’elle. Fait notoire : l’acteur est décédé d’une overdose médicamenteuse il y a deux ans. On remarquera aussi la présence du rappeur horrorcore Necro, qui se débrouille bien en mec collant jonglant entre drague et drogue.
Le film est dur, pas nécessairement dans son sujet — on y reviendra — mais plutôt dans sa réalisation. Filmé en tournage sauvage à de nombreux moments (et ça se voit sur les passants), la caméra est très instable et essaie de suivre les consommateurs dans leur tension permanente. Le résultat est virevoltant, et la musique, alternant entre house nerveuse et violons, appuie le côté infernal de leurs vies. L’image est souvent volontairement terne et grisâtre, et les passages tournés dans la rue sont d’autant plus froids. On est vraiment renvoyé dans un univers sans couleurs, écrasant, où les gens ne sont que des ombres passantes, d’autant plus mal à l’aise devant les jeunes junkies.
Le regard de dégoût et de peur que les passants portent sur les jeunes du film crée un espace tampon entre le monde et leur micro-société, qui s’organise de façon presque hermétique. Chacun pour soi, la drogue pour tous.
En dépit de cette précarité, ce qui est intéressant, c’est de voir l’intensité exacerbée des émotions. À commencer par l’amour aveugle qu’Arielle porte à Ilya, qui ne lui rend pas du tout. Elle dit pouvoir donner sa vie pour lui, chose qu’elle tente d’ailleurs de faire dès le début du film. De ces sentiments désinhibés ressort aussi un paquet de colère : celle liée au manque, celle de ne pas être écouté ou compris, et celle qui remet de l’ordre dans la hiérarchie de ce petit monde. Bref, tout n’est que tension, malaise et romance malade.
La tension se fait particulièrement sentir quand Arielle tente de passer un fil dans le chas d’une aiguille : au-delà de la drogue ou du manque qui ont leur effet sur elle, on comprend bien que l’environnement n’est plus un lieu sain ou protecteur et qu’il empiète complètement sur sa psyché.
Cela dit, à défaut de leur servitude à la drogue et à son manque, les usagers du film vivent une vraie liberté de mouvement, comme si la rue était devenue un terrain de jeu. On se balade, on vole, on revend, on s’arrête pour lire en faisant la manche, et on fait l’amour sur le trottoir. Make love on sidewalk. Le rejet des “gens normaux” a créé en eux une forme de désinhibition sociale qui leur donne une vraie liberté de mouvement à de nombreux moments — d’autant plus pour Arielle, qui décide même de ne pas suivre son chemin de croix pour trouver quelques dollars pour un toit ou un fix. Elle dit elle-même préférer sa toxicomanie à une vie normale.
Ce film n’est définitivement pas un chef-d’œuvre. C’est un film assez banal sur la vie d’une jeune femme toxicomane, comme on en a vu d’autres, alternant entre des fix dans des endroits calmes et la recherche d’argent ou de dope dans la rue. Cela dit, il laisse à voir beaucoup du cinéma des frères Safdie : cette caméra instable qui accompagne chaque émotion, et particulièrement le stress ; un travail soigné de la couleur (ou de son absence, dans le cas de ce film) ; et un rapport particulier à la rue.
Objet de décor permanent de leurs productions, on voit les personnages courir après le succès dans Marty Supreme, courir après un moyen de se refaire dans Uncut Gems, ou courir pour échapper à la police dans Good Time. Les frères Safdie aiment faire courir leurs personnages dans les rues de New York. Ils aiment la promiscuité entre la caméra et les visages. Ils aiment la couleur et les éclairages publics. Ils aiment mettre en scène les communautés juives de New York. Et ils aiment ceux qui n’y arrivent pas : les nullos, les drogués, les laissés-pour-compte.
Depuis quelques années, les frères Safdie ont pris des chemins séparés et seul Joshua est crédité comme réalisateur pour Marty Supreme. Mad Love in New York n’offre pas de porte de sortie à son personnage. Je n’ai pas encore vu Marty Supreme, mais j’espère que la séparation des deux frères offrira un peu de réussite à Marty.
Bref.
Don’t do drugs trop fort.
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