La cité interdite (Zhang Yimou, 2006)

Quand j’étais petit, avec mon père, on empruntait souvent des films d’arts martiaux à la bibliothèque du coin. De mémoire, le tout premier que j’ai vu, c’était La Fureur de vaincre de Lo Wei (1972) avec Bruce Lee dans le rôle principal. Il n’en a pas fallu beaucoup pour que je me mette à singer constamment notre fameux Bruce, avec pléthore de coups de pied moins fameux, de grands écarts et de combats épiques contre des hordes d’envahisseurs japonais (no offense, de l’eau a coulé sous les ponts pour ma part).

Rapidement j’ai érigé Bruce Lee et ce que j’appelais maladroitement les moines Shaolin au rang d’idoles. Plus tard, ce fut au tour de Jackie Chan de prendre place dans mes combats imaginaires, même si, entre ses farces, son dessin animé et son magazine pour enfants, j’ai vite compris qu’il n’était pas du même acabit que Bruce le Magnifique.

Un soir, lors d’une projection en plein air au Panier, place du Refuge, j’ai découvert un nouveau style de combats : c’était un film pleins de ralentis, de costumes théâtraux pleins de plis, et de sauts non soumis à la gravité. Ce soir-là, ils ont passé Le Secret des poignards volants de Zhang Yimou (2004). C’était incroyable, la scène des tambours et des haricots fut gravé à jamais dans mon esprit.

La même année, mon frère m’a laissé voir Ong-Bak de Prachya Pinkaew (2004), encore un autre genre de bagarre : des Thaïlandais qui se mettent des coups de genou et de coude, moins élégant mais beaucoup plus violent et efficace.

Bref, j’ai passé mon enfance et mon adolescence les yeux pleins de films d’arts martiaux. Et un jour, on m’a offert le DVD de La Cité interdite aussi réalisé par Zhang Yimou.
C’était grandiose. Je crois n’avoir pas tout compris à l’époque, mais j’avais adoré.

Vingt ans plus tard, j’ai relancé ce même DVD, avec beaucoup moins de rigueur dans mes entrainements de Kung Fu imaginaire mais un peu plus de discernement dans mes analyses de films.

Inspiré de la pièce L’Orage de Cao Yu (1934), La Cité interdite raconte une journée de la famille impériale de la dynastie Tang. Soumis au règne tyrannique du patriarche et de son pouvoir hypocrite, on assiste à l’autodestruction d’une famille rongée par les secrets et les complots.

Anciennement le film le plus cher du cinéma chinois/hongkongais, La Cité interdite est un déploiement de force cinématographique. Zhang Yimou, réalisateur de Hero (2002) et du Secret des poignards volants (2004), remet les crampons pour livrer une œuvre visuelle gigantesque, portée par des décors et des costumes incroyables. Ancien réalisateur de films d’auteur, ayant d’ailleurs révélé son ex-femme Gong Li, Yimou rejoue ici une tragédie grecque (chinoise), où tout est mis en scène pour rendre le film visuellement prenant.

Les décors sont somptueux, créés pour l’occasion dans les studios de Pékin, reprenant d’un côté l’aspect majestueux des cours de la Cité interdite, et de l’autre des couloirs lumineux et colorés où s’empressent courtisanes et serviteurs de la famille impériale. C’est beau et, honnêtement, les effets spéciaux n’ont pas si mal vieilli ! J’appréhendais de voir des plans de foule ou de bâtiments un peu flous, comme peuvent l’être certaines CGI de l’époque, mais non. Pareil pour les plans d’armées gigantesques : mais non, Zimou a fait venir mille figurants donc ça reste plutôt crédible.

Les costumes, eux, sont somptueux, aussi bien dans les styles cérémoniaux ou guerriers que dans les moments plus intimistes. Je ne veux même pas imaginer le travail des coiffeuses sur Gong Li… Quant aux costumes dorés des empereurs, je suis conquis, n’en déplaise aux historiens qui ont jurés à l’anachronisme et au crime de lèse majesté. Porter du doré quand on était pas l’empereur était passible de mort à cette époque. Ambiance.

Côté narration, c’est un film très marqué par le cinéma dont il est l’enfant : un film hongkongais par excellence, mais avec beaucoup plus de moyens que d’habitude. Les Chinois appellent ce genre le Wu Xia Pian (la mise en scène cinématographique du genre littéraire wu xia, aka les histoires de chevaliers errants) ; on appellera ça plus vulgairement « un film de sabre chinois ».
Comme Tigre et Dragon — qui met aussi en scène Chow Yun-Fat — ou Le Secret des poignards volants, on est face à des scènes de combats acrobatiques où le temps se distord, offrant ralentis et accélérations en permanence, ce qui accentue le côté technique de chaque affrontement. De même pour les batailles totalement épiques, très élémentaires dans les couleurs et l’apparence des corps armées.

Ce qui est vraiment intéressant, c’est l’aspect tragique des liens entre les personnages. La jalousie, l’amour, la loyauté, le complot et l’inceste font partie intégrante du suspense du film. On y perçoit encore les restes du cinéma d’auteur de Yimou, disparu au profit de films à gros budgets laissant peut-être moins de place à la profondeur des personnages. L’unité de temps et de lieu accentue le côté théâtral de l’action ; tout le film est d’ailleurs rythmé par des crieurs qui scandent l’heure et quelques proverbes au sein du palais, rappelant le découpage de l’histoire sous forme d’actes.

Bref, un film magnifique, très manichéen, mais qui a su survivre à l’épreuve du temps et rester efficace grâce à un Chow Yun-Fat froid et puissant et une Gong Li mélancolique et jalouse à en mourir. Je le recommanderais presque… mais je vais plutôt revenir sur deux petits points.

D’abord, dans mes « recherches », je suis tombé sur le terme Bruceploitation, et sur tous les films et acteurs qui ont tenté de survivre à la mort de Bruce Lee en usurpant son identité. La liste est drôle, mais mention spéciale à La Résurrection de Bruce Lee, qui met en scène Bruce Lee et Popeye contre James Bond et Dracula. On adore.

Deuxième petit point : il s’avère que le très bon mais très lent A Touch of Sin de Jia Zhangke (2013) serait une adaptation moderne du Wu Xia Pian, le genre dont je parlais plus tôt. Le film est composé de plusieurs sketchs rappelant la situation sociale chinoise pour divers personnages, et il est vrai qu’on peut y percevoir un chevalier errant luttant contre le système et ses propres démons. Je ne sais pas si c’est totalement avéré, mais j’aime bien l’idée — et le film.

J’ai arrêté de m’entraîner au coup de pied retourné, mais j’aime toujours autant ce cinéma. Les films d’arts martiaux, c’est un cinéma important de ma génération : une approche facile du septième art, avec une base très binaire de la narration et beaucoup de spectacle, une sorte de Guignol pour les plus âgés.
Du Wu-Tang Clan et leur premier album devenu si culte, à Christophe Gans avec Le Pacte des loups (2001), moins culte et moins cool, le cinéma d’arts martiaux asiatique constitue une part non négligeable de l’histoire du cinéma.
Qu’il soit thaïlandais, indonésien, chinois/hongkongais ou japonais, il a ses qualités et ses spécificités, n’en déplaise à ceux qui s’en moquent, à tort ou à raison.


Par contre, vous saviez que Gong Li est mariée à Jean-Michel Jarre ???

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