J’ai souvent eu l’impression de distinguer trois périodes majeures dans le cinéma afro-américain.
La première correspond aux années 70, période qui voit émerger le terme blaxploitation, avec une revalorisation du héros noir, digne et fier de son identité, malgré un environnement hostile. Un héros très funky, incarné dans des films emblématiques comme la trilogie Shaft (Gordon Parks en 1971/72, puis John Guillermin en 1973) ou Super Fly (Gordon Parks Jr.). Un univers profondément marqué par l’ambiance Black Power de l’époque, porté par des bandes originales devenues cultes, signées Curtis Mayfield ou Isaac Hayes, qui resteront des classiques de la soul, de la funk et du R&B.
J’ose appeler la deuxième période celle des Ghetto Movies. Il s’agit de films des années 90, très centrés sur la criminalité et les conditions de vie des Afro-Américains. Bien que fortement influencé par le Nouvel Hollywood, ce cinéma a une importance non négligeable sur le cinéma contemporain et la culture populaire. Des œuvres comme Menace II Society (Hughes Brothers, 1993), New Jack City (Mario Van Peebles, 1991) ou Boyz n the Hood (John Singleton, 1991) voient le jour, mettant en scène des héros bagarreurs, violents, assujettis aux codes de milieux pauvres et sous tension.
Cela dit, c’est aussi un cinéma d’autodétermination, qui permet à des réalisateurs comme Spike Lee d’affirmer de nouveaux propos et de nouvelles esthétiques.
La troisième période, beaucoup plus actuelle, est celle de l’accomplissement. Après les grands mouvements raciaux contemporains, comme Black Lives Matter, émerge un cinéma social fortement marqué par les questions de racisme, de violences policières, mais aussi par l’affirmation d’une identité afro-américaine, tant dans les sujets que dans les modes de production.
Acteurs noirs, réalisateurs noirs, récits communautaires. De 12 Years a Slave (Steve McQueen, 2013), qui rafle de nombreuses récompenses, à des productions plus discrètes comme Blindspotting (Carlos López Estrada, 2018), on assiste à l’émergence de nouveaux réalisateurs majeurs du cinéma américain contemporain. Jordan Peele avec Get Out (2017), ou Ryan Coogler avec l’immense succès de Black Panther (2018), ouvrent la voie à une nouvelle génération d’acteurs afro-américains et insufflent une vraie fraîcheur au cinéma populaire. Petite pensée pour ce qui me semble être le meilleur film de cette période : Queen & Slim de la réalisatrice de clips Melina Matsoukas (2019), un road trip sur fond de violences policières à travers les paysages et les communautés américaines, magnifique dans ses images comme dans ses textes.
C’est dans ce contexte de réussite et de prestige que l’on retrouve Ryan Coogler, sans doute le cinéaste afro-américain le plus important de notre époque, porté par des succès puissants et accompagné de son acteur fétiche Michael B. Jordan, lui aussi icône de sa génération et de sa communauté.
J’ai réussi à tenir presque un an sans me faire spoiler le film, alors je vais essayer de ne pas trop en raconter.
Produire aujourd’hui un film musical et fantastique, interprété dans sa quasi-totalité par des Afro-Américains, est un choix à contre-courant. Un projet qui n’aurait sans doute pas pu être porté par un autre réalisateur, mais qui réussit l’exploit d’être à la fois plaisant, prenant et percutant dans ses nombreux choix de mise en scène.
Le choix d’un acteur unique jouant des jumeaux, par exemple, est une option que je n’ai jamais vraiment appréciée au cinéma. Legend de Brian Helgeland (2015) nous dédoublait déjà un Tom Hardy, tout comme Christian Bale était “jumellifié” dans Le Prestige de Christopher Nolan, et cela m’ennuie.
Affirmer deux identités distinctes est une performance, certes, mais on aurait tout aussi bien pu prendre un second acteur et représenter une fratrie classique. Le très mauvais Gladiator 2 (Ridley Scott, 2025) met en scène de faux jumeaux, et c’est presque l’élément le plus pertinent du film.
Cela dit, ici, le procédé est efficace, même si j’ai réussi à confondre les deux personnages à plusieurs reprises. On capte vite les nuances de personnalités entre les deux frères, et le ton de chaque rôle est vite donné à travers leurs déboires.
Le retour de certains acteurs un peu “oubliés” fait également plaisir, notamment Omar Benson Miller dans le rôle de Cornbread, second rôle costaud et goguenard que je retrouvais sans cesse dans les films de mon adolescence, mais aussi Delroy Lindo dans le rôle de Slim. Je l’avais déjà croisé dans Malcolm X (Spike Lee, 1992) ou dans le très culte (pour moi) Roméo doit mourir d’Andrzej Bartkowiak (2000), aux côtés de Jet Li, Aaliyah et DMX.
On aperçoit également la magnifique Hailee Steinfeld, que je ne croyais pas connaitre, mais qui s’avère être la jeune Mattie dans True Grit des frères Coen (2010). Pas mal comme début de carrière.
Mention spéciale pour les éléments de décor, et plus particulièrement le choix de situer l’histoire dans un Sud encore profondément marqué par la ségrégation, qui, au Mississippi, ressemble encore vachement à de l’esclavage entre champs de coton et présence du Ku Klux Klan.
J’avais adoré l’immense plan de Django Unchained (Tarantino, 2012) au milieu des saules pleureurs, tout comme l’ambiance générale de l’excellente série Atlanta de Donald Glover (2016). Mais ce film m’a presque rappelé l’atmosphère très louisianaise des Bêtes du Sud sauvage (Benh Zeitlin, 2012), qui mettait en scène une jeune enfant coincée entre précarité, cultures vaudou et folies locales.
Revoir ces terres désolées et humides m’a particulièrement ravi et rappelle la diversité des paysages américains, le Sud étant souvent laissé de côté dans les tournages.
Au-delà d’une image léchée et d’acteurs sublimes qui ne cessent de nous éblouir (malgré une utilisation parfois abusive du grand angle dans les plans poitrine), c’est à la musique que le film doit énormément. Ludwig Göransson, compositeur du film et fidèle collaborateur de Coogler, semble s’être véritablement imprégné des différentes cultures musicales explorées : créoles, cajuns, country ou irlandaises. Aidé par sa compagne, la violoniste Serena McKinney, ainsi que par certains acteurs du film, musiciens ou non, il offre une dimension supplémentaire à l’œuvre, la rendant parfois plus musicale que fantastique. Le panorama dressé, des musiques africaines des griots jusqu’aux dérives presque futuristes du rap actuel, et l’importance donnée au blues, apportent une véritable richesse culturelle et pédagogique.
Quant à la musique irlandaise, Jack O’Connell nous fait vibrer avec une interprétation incroyable, presque transcendante, de Rocky Road to Dublin, chantée et dansée s’il vous plaît. C’est virevoltant, et même Baz Luhrmann semble battu sur son propre terrain esthétique. On devrait faire des combats de films, tiens.
En définitive, j’ai été conquis. Et c’est rassurant de voir qu’en 2025, on peut encore produire des films grand public de cette ampleur.
Je vous invite à découvrir la quasi-totalité des films cités dans cette chronique, et je m’excuse d’avance pour les approximations concernant le cinéma afro-américain… mais il faut bien que théories se fassent.

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