Singe Studio

J'ai coupé Insta, bienvenue dans ma tête. Petit recueil de pensées sur le cinéma, la musique, la culture et l'actu !

Moi, Capitaine (Matteo Garrone, 2023)

Plus jeune, j’étais fatigué par le cinéma italien moderne : trop social, toujours pauvre et épuisé, à l’image du pays qu’il représentait, loin de la grandeur d’un Fellini, d’un Antonioni ou d’autres réalisateurs italiens de l’âge d’or. Après avoir vu La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino, je suis toutefois revenu sur mes positions et me suis rendu compte de la versatilité du cinéma italien contemporain. Des critiques qui, au fond, pourraient être adressées à l’ensemble des cinémas européens, de l’Angleterre au Portugal. Lorsque Dogman est sorti en 2018, j’ai pris conscience de la capacité de Matteo Garrone à rendre une forme de grandeur à une Italie oubliée, ou à défaut, à sublimer son caractère pitoyable.

Le choix de réaliser un film sur un migrant témoigne donc d’un changement important dans ses sujets de réalisation. Cela dit, il traduit aussi une volonté d’alimenter le débat sur les questions migratoires qui, en Italie — et plus encore sous Meloni —, sont devenues hautement conflictuelles. Le but du film me paraît être de donner une voix, ou du moins une image à des individus qui ne sont souvent perçus que comme des ombres par beaucoup. Le film donne une identité à ces jeunes hommes et femmes : il raconte un environnement, une famille, des volontés de départ différentes selon les individus. Mais il raconte aussi un parcours, souvent flou pour nous en Europe et indicible pour ceux qui l’ont emprunté.

Le film est assez simple dans sa construction, et il n’apprend rien à ceux qui sont déjà avertis, mais il rend compte par l’image de la violence des parcours migratoires. Il montre les corps oubliés à travers de nombreux moments marquants : la chute du pick-up, l’effondrement dans la marche du désert, ou encore les corps mutilés et repliés des camps de détention libyens. Cette grande séquence raconte également le racisme entre populations arabes et subsahariennes, les migrants noirs n’étant rien d’autre que des marchandises, des moyens de s’enrichir d’une manière odieuse ou d’une autre. On pense même au personnage incarné par Samuel L. Jackson dans Django Unchained (Quentin Tarantino, 2012), gangrené dans ses fondements par l’argent et la peur.

À défaut de n’être que souffrance et pugnacité, le film est beau. Garrone offre à voir de nombreux éléments de la culture africaine, à commencer par la bande-son qui, sous couvert de kora ou de guitare électrique, survole le film avec des riffs très inspirés d’Ali Farka Touré.

Et surtout, le film se réfère au cinéma africain. Ce cinéma, mis en lumière notamment par Yeelen de Souleymane Cissé (1987), est avant tout un cinéma onirique et fantastique, malgré son influence soviétique. On y raconte mythes et légendes de sorciers, de griots et de surnaturel, des éléments très présents dans Moi, capitaine. On retrouve ce personnage qui se perd entre rêves et cauchemars ; ces corps lourds et mourants devenant légers et faciles à soulever ; ces anges venant apporter les images d’une famille disparue. Le réalisateur me semble coutumier de ce type de rêveries — on retrouvait déjà dans Dogman le toiletteur se racontant des plongées sous-marines avec sa fille. Mais ici, c’est autre chose : cela rend compte d’un folklore fantastique profondément ancré en Afrique, qui permet à chacun de voir son chemin accompagné d’ancêtres, d’anges ou de qui de droit.

Le film est inspiré par l’histoire de Fofana Amara, jeune Guinéen de 15 ans qui a dû conduire le bateau l’amenant en Italie avec une centaine de personnes à bord. Certains y verront un acte d’héroïsme, d’autres un affront porté aux murs de la forteresse européenne. A ceux là, n’oubliez pas comment vos ancêtres espagnols, grecs, belges ou italiens ont pu être traités dans notre pays fut un temps.

Je vous renvoie à ma chronique sur Le Chant des vivants de Cécile Allegra et vous invite à écouter le très bel album The Mandé Variations de Toumani Diabaté, c’est la musique qu’on passe dans la salle d’attente du paradis.

Posted in

Laisser un commentaire