Il m’a toujours été difficile d’aborder le sujet des Femen. Étant un jeune homme blanc d’Europe de l’Ouest, j’ai souvent eu l’impression que chacune de mes critiques pouvait être apparentée à celles des grands détracteurs de ce mouvement et, plus largement, de la cause féministe. Étant pudique et parfois un peu puritain, j’ai pu, en tant que jeune adolescent, être gêné ou incrédule face à leurs actions. Avec le recul, j’attribue cela à de l’incompréhension et, de toute façon, une partie de leurs actions a pour but de marquer les esprits par la provocation et la transgression, donc je suppose que c’est normal.
Plus tard, j’ai eu l’occasion de lire Confession d’une ex-Femen (Éloïse Bouton, 2015), un peu par hasard, et ce qui en ressortait tenait davantage d’une lutte de pouvoir et d’ego en interne que d’une réflexion profonde sur la question féministe. Rien qui ne m’amenait à nourrir une véritable réflexion sur le féminisme. Puis #MeToo est arrivé et le monde a changé (un peu). L’art et le cinéma sont devenus des symboles importants dans ce bouleversement de notre société ; l’affaire Weinstein jusqu’à l’affaire Polanski en sont de bons exemples. Mais qu’en est-il de la première démonstration de force féministe de notre époque récente ? Qu’en est-il des Femen ? Qui sont-elles vraiment, indépendamment de ce qu’on a dit d’elles ?
Je trouve souvent les biopics un peu plats, la narration suivant toujours un axe imposé, ce qui m’ennuie. Cela dit, je ne connaissais rien de ce mouvement ni de ses protagonistes, et le film est plutôt prenant. Le montage entre les époques permet de freiner un peu l’évolution du personnage et de ses actions. Il permet aussi de faire comprendre son incapacité à se réinsérer dans la société après tout ce qu’elle a vécu dans son ancienne vie de militante.
C’est prenant de voir ces sociétés oubliées de l’Europe de l’Est, bloquées dans le temps, tant dans leur esthétique que dans leurs mentalités. Les réflexions sur l’émancipation des femmes y sont plus fortes parce que les problèmes y sont plus violents : le mariage forcé, la prostitution, ou l’emprise masculine. On se rend compte de tout le travail accompli par ces « lanceuses d’alerte » et à quel point le féminisme a évolué en une décennie.
Le film est vraiment beau : il y a une véritable maîtrise de la lumière et des couleurs. Une scène de sexe dans un vestiaire de piscine est particulièrement réussie ; le fond jaune des murs et les tons lumineux sur les corps témoignent d’un vrai travail esthétique tout au long du film.
Et puis, je ne sais pas d’où vient ce choix artistique, mais le film est rempli d’hors-champs suggestifs. Que ce soit pour représenter la violence, le regard d’autrui ou les scènes de sexe, on se retrouve constamment tourné vers un personnage qui subit son environnement sans que l’on puisse tout à fait le voir. Cela rappelle un peu Le Fils de Saul (László Nemes, 2015).
Ce qui s’exprime dans ce film, c’est surtout la question de son héroïne. Au-delà des combats féministes, on observe réellement la scission entre deux vies : celle du militantisme et celle de l’exil politique. Il est extrêmement difficile de se réinsérer pleinement dans la société lorsqu’on a vécu de telles expériences hors du commun, que ce soit dans un contexte comme celui-ci, mais aussi dans l’humanitaire ou le journalisme de terrain. C’est la question qui est ressortie le plus nettement de nos réflexions, partagées avec mon père et ma conjointe, mes deux co-visionnaires du film. Il est de notre devoir de conserver notre indulgence envers les blessés de paix et de leur offrir l’accueil qui convient lorsqu’ils font face à des poursuites ou à des difficultés de toutes sortes. La France se doit d’être première en matière de réflexion humaniste, et elle doit rester une terre d’accueil pour les réfugiés, qu’ils soient politiques ou climatiques.

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